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Omaha Beach
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Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet     Index du Forum -> Les Arts (autrement dit : les choses vraiment intéressantes) -> La Littérature : ce que vous aimez ou ce que vous écrivez
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Mer 14 Nov - 01:05 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

OMAHA BEACH  

Roman  
    

Les récits d’enfance, la science des tréfonds n’avaient pour moi d’autre usage que celui qu’en fait le psychanalyste Fred Astaire dans Amanda : il hypnotise sa partenaire Ginger Rogers pour la trousser.

Marc Lambron
L’œil du silence

New-York était le nulle part que Quinn avait construit autour de lui-même.

Paul Auster
Cité de verre







I  
 
 
 
Vierville    
C’est une plage comme les autres. Une simple langue de sable doré qui s’étend sur des kilomètres devant des maisons de vacances. C’est aussi le lieu de mon enfance et de toutes les magies. Dans les années cinquante les épaves que les Américains avaient laissées au large, pour briser les lames, hérissaient l’horizon de leurs glorieuses superstructures rouillées. Une entreprise spécialisée se chargeait de conduire les géants déchus au cimetière des éléphants après les avoir découpés en menus morceaux. Leurs camions amphibies, récupérés sur l’armée américaine, s’appelaient “dukw” et, lorsqu’ils sortaient de la mer pour se précipiter sur le sable nous rêvions des homards que, sans doute, ils avaient pris dans leurs casiers et qu’ils vendraient tout à l’heure aux vacanciers gourmands. Ce petit trafic devait améliorer des fins de mois qui, sans cela, eussent probablement été difficiles.

C’est une plage pleine de grande histoire et de petites histoires. Tous ces plans se superposent, s’enchevêtrent et se mélangent dans ma mémoire.

Il y a d’abord cette famille que je n’ai pas connue, ceux du moins qui sont morts avant ma naissance. Et parmi ceux-là, l’arrière-grand-père, Albert, qui avait acheté Les Bergeronnettes comme ça, en douce sans rien dire à sa famille. Une maison de maître, à la mode deauvillaise avec ses colombages 1850, fièrement plantée en bord de mer, à la pointe extrême et marine d’un parc de trois hectares. Le rêve d’un ancien petit garçon pas très riche et qui avait réussi.

Tout ce que je sais - ou crois savoir - de cette époque relève de la tradition orale : l’arrivée de mes ancêtres conquérants remonte aux années 1920. Quelque temps plus tôt Albert, prisonnier des Allemands, s’était évadé et avait été recueilli, caché par de braves gens qu’il s’était empressé, la guerre finie, de remercier en embauchant le chef de famille, puis sa fille, dans sa fabrique de matelas. Car Albert avait créé deux entreprises : une filature de crin – animal et végétal – et une usine de literie. La première alimentait la seconde en matières premières et vendait le surplus à d’autres clients. Il devait régner, fortune faite, en patriarche coriace et débonnaire sur l’ensemble de sa famille. N’avait-il pas fait emplette de deux immeubles mitoyens, au coin de la rue saint Paul et du quai de Célestins, juste en face de l’île Saint-Louis ? N’y avait-il pas généreusement installé certains des frères, sœurs et cousins de sa femme Anaïs, tombés tout droit du ciel pyrénéen d’où ils étaient tous issus ?

Maintenant il était temps de songer aux vacances. C’était l’époque qui voulait cela. Les bourgeois avaient d’inventé les bains de mer à la fin du siècle précédent et, tout harnachés de pudiques maillots rayés, se plongeaient en gloussant dans les vagues inoffensives des mers civilisées. Albert, qui venait du peuple, ne pouvait pas manquer de monter dans le train du progrès. Il devait parachever sa réussite sociale en ayant, lui aussi, une villa à la mer. Sa famille, à son tour bénéficierait de l’air vivifiant et iodé des côtes normandes. Ainsi se fondrait-on définitivement dans cette classe sociale aisée et fashionable qui tenait le haut du pavé et que, quelques années plus tôt, on considérait avec un peu d’envie depuis le modeste trois pièce surplombant le petit atelier de corderie qui faisait vivre la famille. Tôt levés, pour mettre les ouvrières au travail et leur donner un coup de main si nécessaire, tard couchés pour faire les comptes et ranger autour des établis afin de faciliter le redémarrage du lendemain.

La maison de Vierville c’est la récompense après des années d’effort et de labeur. Albert à voulu en faire la surprise à sa femme et à ses filles Simone et Louise. L’année précédente ils sont venus ici à l’hôtel, ils s’y sont plu. Quoi de plus naturel que d’y retourner ? La grosse Voisin avec chauffeur – Albert ne sait pas conduire – quitte donc Paris pour la Normandie et, lorsqu’on arrive, rentre dans le parc des Bergeronnettes ! Stupéfaction dans l’auto. Les jeunes filles sautent de joie dans leurs robes de dentelle dont l’élégance conserve quelque chose d’un peu campagnard, mais qu’elles croient du dernier chic ! Anaïs, l’épouse courageuse, fait mine de se fâcher :
- Est-ce bien raisonnable, Albert, n’aurions-nous pas mieux fait de garder cet argent en prévision d’une année difficile, ou pour acheter de nouvelles machines ?

Mais les hommes restent toujours d’anciens petits garçons et les femmes savent qu’il faut s’y résigner. N’ensoleillent-ils pas le monde, parfois, avec leurs lubies déraisonnables ?

Bref, tout le monde s’installe avec armes, bagages et domestiques. La vie bourgeoise, la vie fastueuse des bains de mer peut commencer. Au fond du jardin, au pied de la falaise, dans la petite maison qui leur est réservée, le jardinier et sa femme veillent sur l’entretien de la propriété. On est presque châtelains et on règne sur un domaine de conte de fées : derrière la maison principale, en tournant le dos à la mer, on trouve une rivière bordée de peupliers, une roseraie, un puits avec des angelots de pierre du meilleur effet, et, plus haut dans la falaise, un tennis sur un opportun replat.

Les années passent et, chaque été on revient sur cette côte à laquelle on s’attache. Et puis on se fait des amis au bord de l’eau. Le soir les filles et leurs amis se retrouvent pour danser et esquisser quelques flirts discrets. À quoi cela servirait-il d’être riches s’il fallait vivre comme des paysans et se coucher avec les poules ? Pourtant, lorsque Monette et Loulou (ainsi les a-t-on surnommées, à la mode de l’époque) se fiancent, elles choisissent des parisiens, et des frères de surcroît. Elles les importeront naturellement à Vierville et leurs piaillements de jeunes gens énervés par la chair sonnent aujourd’hui encore dans mon imagination. Les garçons étaient riches, eux aussi. Comment en aurait-il été autrement ? Ils étaient séduisants, artistes, risque-tout. Charles, le prétendant de ma grand-mère Monette, jouait du violon et pilotait une puissante Amilcar avec laquelle il participait, dit-on, à quelques courses. Jack était effacé davantage, moins flambeur. Pourtant Loulou est la plus belle et la plus intelligente. Simone dite Monette est née emmerdeuse – voire emmerderesse, et elle n’a jamais inventé la machine à cintrer les bananes, pour tout arranger.

Ils convolèrent donc et chaque couple engendra un mouflet. D’abord les aînés, Charles et Monette, qui produisirent un petit Michel. Ensuite Jack et Loulou qui commirent une petite Micheline. Ils s’arrêteront là, le baby-boom c’est pour plus tard !

Michel, l’aîné fera les honneurs de son domaine normand à Micheline, la nouvelle venue, de presque trois ans sa cadette. Quelques photos délicieuses en attestent : le p’tit Picel (ainsi s’était-il rebaptisé) montrant le fonctionnement de sa voiture à pédales, ou la bonne méthode pour creuser un trou à la bêche. Un peu endimanchés, ils sont tout à fait charmants, et on les plaint plus qu’on ne les blâme d’être aussi bien habillés. Pas très commode, quand même, pour exécuter les bêtises dont on ne peut manquer de rêver à cet âge ! Mais la volonté de standing familial règle tout et, tel l’excellent Bicot, chef du club des Rantanplan, dont l’Américain Martin Branner dessine les aventures, Michel devra composer avec des tenues un peu ridicules, abominablement fragiles, qui lui vaudront des remontrances acrimonieuses lorsqu’il rentrera en lambeaux après avoir traversé bravement un roncier ou affronté une bande adverse. Les enfants de riches ont des soucis que les petits pauvres n’imaginent même pas !

Quand Albert arrive de Paris dans la somptueuse Voisin pilotée par son chauffeur Ernest, les Bergeronnettes vibrent. Les cours ne sont complètement heureuses qu’en présence du souverain... Sublime automobile, ses merveilleux phares chromés, épaves précieuses, reliques d’une guerre oubliée, récupérés on ne sait comment (après quelle improbable catastrophe, quel dépeçage ?), ont encombré l’entrée de mon enfance pendant des années et leurs luisances impénétrables, leurs fils électriques inutiles portaient quelque chose du prestige de l’ancêtre disparu, le parfum éventé, brumeux d’un luxe lointain et délicieux. Une carte postale surannée porte témoignage de ce temps. En arrière plan, la magnifique maison sert de toile de fond. Sur la route qui longe la mer, la luxueuse automobile semble attendre un ordre imminent d’Albert, coiffé d’un respectable feutre. Quelle allure le grand-père ! Ernest, le chauffeur, se tient prêt à prendre le volant, à lancer le puissant moteur. La main sur la poignée de la porte, figé par la pose, et son reflet est déjà à son poste ! Michel, une main de propriétaire négligemment posée sur l’aile droite, déchiffre le chemin à parcourir. On ne voit pas son élégant bermuda de flanelle crème, il admire son aïeul sur le départ, en méditant déjà sur la nouvelle bêtise qu’il projette de mettre à exécution. La belle auto, prestigieuse autant qu’une Rolls Royce possédait une vitre de séparation entre le chauffeur et les passagers. Albert, autoritaire et impatient avait l’habitude de la baisser en manœuvrant la manivelle pour donner son instruction essentielle : « Ernest, cornez ! ». Sans doute se vengeait-il ainsi de ne savoir pas conduire en jouant, malgré tout, un rôle dans le fonctionnement de sa très belle voiture !

Michel avait pris goût à la pêche, il traquait les équilles avec sa charrue, les crevettes grises et les bouquets à l’aide des filets appropriés, les crabes dormeurs, qu’on nomme aussi tourteaux, avec ses crochets. Parfaite illustration de saint Michel terrassant le dragon, il avait même lutté avec un congre, que la geste veut immense, et qu’il fut obligé d’occire avec son canif pour échapper à une mort certaine. Charles, depuis longtemps, s’était fait la belle avec une donzelle qu’il accompagnait charitablement au Canada. Le petit ménage formé par mes grands-parents n’avait pas résisté à ce charmant voyage touristique et Michel était resté seul, avec sa maman outragée et acariâtre.

(à suivre...)
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MessagePosté le: Mer 14 Nov - 01:05 (2007)    Sujet du message: Publicité

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mimibig


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MessagePosté le: Sam 24 Nov - 01:08 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

à quand la suite Question
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Sam 24 Nov - 15:24 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant


J'attendais que vous lisiez, mes petits lapins...

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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Lun 26 Nov - 18:54 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

Les années qui suivent restent un mystère pour moi, entre le départ du père, la fin de l’enfance et le début de l’adolescence. Époque de lente maturation. Quoi de plus secret, de plus imperceptible, de plus indéchiffrable, de plus lointain que l’enfance de ses parents ?

Allait-il, comme je l’imagine, chez le boulanger du coin acheter les petites boîtes de coco Boer aux couvercles de métal violet, jaune, rouge, vert ou bleu qu’il devait affectionner, les rouleaux de réglisse enroulés autour d’une perle de sucre, les roudoudous, délicieuses sucreries translucides coulées dans des valves de pétoncles et qui ne pouvaient manquer de le ramener sur sa plage au sable velouté tandis que le jus sucré de la confiserie coulait dans sa gorge de petit garçon ? Je le vois, courant, vif, mince et rapide entre la rue saint Paul et la rue du Petit Musc, en passant par le quai des Célestins. Ses jambes fines tricotent dans ses culottes courtes de flanelle quand il file comme une flèche, sa poignée de monnaie dans la main, bien décidé à obtenir en échange de la mitraille quelques succulentes gourmandises.

Et chaque année les vacances revenaient, signifiant le retour vers la plage dorée et poissonneuse. Une fois, emporté par la descente vers la mer, Michel se jeta, au guidon de sa bicyclette, la tête la première dans une voiture en métal dur. Il en résulta une méningite et on le crut perdu pendant quinze jours. Seule la promesse d’aller à Lourdes en cas de guérison parvint à fléchir le destin. Dans un registre moins noir on peut se souvenir du jour où, tapi dans les herbes aux abords des cordes à linge il prit pour cible le postérieur gigantesque d’une solide et moustachue domestique italienne dans lequel il tira la munition de sa carabine à plomb. La sensible personne le dénonça sans hésiter et il fut privé de dessert pendant un temps incroyable. N’eût-elle pas été mieux inspirée, malgré la douleur, d’éprouver de la joie, à l’idée qu’elle avait été confondue avec un lapin ?

Simone, la trentaine approchant, mit le cap sur un certain Paul Poncelet et convola pour la deuxième fois. Le malheureux élu, divorcé lui aussi, avait deux filles, Claude et Martine, qui passaient la semaine en pension et rentraient dans le nouveau foyer de leur père en fin de semaine. Le magistrat chargé de régler les modalités de la séparation n’avait pas jugé leur mère digne de conserver la garde de ses filles. Sacrée pétasse, probable ! Les gamines étaient jolies et pas idiotes, Claude surtout qui avait l’âge de Michel. Il n’est pas difficile d’imaginer les émotions sentimentales et sensuelles qu’ils éprouvèrent ensemble dans le grand appartement du boulevard Henri IV qu’ils partagèrent à partir de 1938, lorsque Simone et Paul décidèrent finalement de rapatrier les filles dans des externats parisiens.

L’année suivante Michel passait la fin des vacances d’été en colonie. Massillon, l’école oratorienne de Sully Morland dont il était l’élève organisait cette réjouissance. Il était donc à Pontlevoy, tout près de Chenonceaux et du donjon médiéval de Montrichard, fin août 39.

Début septembre aussi. Le 1er les Allemands entrent en Pologne. Le 3, c’était l’anniversaire de Michel. Quatorze ans. C’est ce jour là que les Français et les Anglais choisissent pour déclarer la guerre. On l’attendait depuis un moment celle-là ! Bon anniversaire !

Bien entendu Monette et Paul, affolés, se précipitent en Touraine pour récupérer le petit et filent vers Vierville, ultime refuge face aux hordes teutoniques dont le déferlement semblait n’être qu’une question de jours.

On sait qu’il n’en fut rien. La drôle de guerre commençait. Charles, le père lointain, lieutenant de réserve, sera blessé par un éclat d’obus traversant son casque aux abords de la ligne Maginot. On l’imaginera, la tête glorieusement enturbannée, traînant son ennui distingué dans quelque hôpital de province tenu par des infirmières bénévoles et délicieusement tentantes. Guéri à force de sulfamides, il rejoindra Londres où il travaillera quelques mois, avec le grade de lieutenant de l’armée de l’air. Finalement il traversera la France et la Méditerranée ralliant l’Algérie en 42, sur instruction de l’état major du général de Gaulle, pour renforcer les forces françaises d’Afrique du Nord et participer à la campagne de Tunisie après le débarquement américain de novembre. La quarantaine élégante, malin et courageux, Charles saura se rendre indispensable, se glisser là où se prennent les décisions. De retour à Alger il est nommé commandant. Il grille des Camel les unes sur les autres avec un fume-cigarette. Le chameau sur fond de pyramides et de palmiers évoquera longtemps cette Afrique de carton-pâte qui sert de toile de fond à ses exploits réels ou imaginaires.

Simone va s’installer à Bayeux avec Claude, Micheline et Michel, qui entre en quatrième au collège Alain Chartier. Paul dirige la Manufacture de Crin de son beau-père et viendra les rejoindre aux fins de semaine. Il faut le dire, à Bayeux Michel va se déchaîner. Pour les enfants, la guerre c’est surtout une formidable occasion d’entrer dans l’exceptionnel. C’est une fête. Il va enfin donner sa pleine mesure et réaliser deux exploits majeurs, dont on parle encore ! Le premier consiste à percer le parquet de sa salle de classe à l’aide d’un tisonnier rougi afin de ravitailler la classe située à l’étage inférieur en bons boulets de charbon frais. Cette opération humanitaire sera brutalement interrompue par la rencontre incongrue entre le proviseur chauve et un boulet en cours d’acheminement. Le second est plutôt d’ordre poétique. Il consiste dans le rapt de la ménagerie empaillée destinée aux études de sciences naturelles pour réimplanter cette faune aux charmes poussiéreux sous le plafond de la salle de cours. Le vol du renard et du corbeau, de la belette et du petit lapin, du lièvre et de la tortue dans l’espace aérien de la classe, tout sonore encore des fables de La Fontaine, a quelque chose d’irrésistiblement lyrique.

La maison qu’ils louent à un notaire, rue des Cuisiniers, est moyenâgeuse. Son escalier en colimaçon date du XVème siècle, le reste est à l’avenant. Ils ne disposent ni d’eau courante ni d’évacuation ; les filles videront leur pot de chambre dans la gouttière, jusqu’à ce que l’odeur ammoniacale les fasse prendre et ramener à la raison ! Le notaire, quant à lui, finira au gnouf pour malversation, ce qui confirme combien il est important de verser les liquides dans les trous destinés à cet effet !

Fog, le phénoménal Fog a quitté Paris et rejoint Bayeux par hasard et par miracle. Sa mère qui est aussi médecin a été nommée en remplacement d’un toubib mobilisé.
Fog, c’est l’ami de toute la vie, c’est le compagnon des bacs à sable qui revient au milieu de la guerre, au cœur de l’adolescence, quand on ne l’attendait pas dans cette Normandie perdue. Ainsi va le destin, fabriquant des hasards qui n’en sont pas !

Le prestige normand de Fog sera définitivement assuré lorsque, face à un professeur de latin irascible qui lui reproche la modestie de sa performance en version, il laissera tomber, glacial :
- Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas faire de latin !

Le temps passait et les brumes de l’enfance, déjà, laissaient place aux désirs adolescents. Le collège est mixte, grisante nouveauté ! Michel tombe amoureux de Colette Schnegans, exquise blonde dont la famille possède une maison à deux cents mètres des Bergeronnettes. Pas peu fier de cette idylle naissante, Michel ne manquera pas de la ramener auprès de Fog en lui demandant s’il ne s’intéresse pas aux filles, lui ? Il répondra, impérial :

- J’attends qu’elles viennent !

Il avait raison. Sa haute stature, son visage d’aristocrate corse, nez fin et cheveux drus, sa voix grave lui vaudront éternellement les sourires en coulisse des plus jolies filles. Semblable à ses ancêtres qui considéraient que les bonnes années pour les noix étaient celles avec du vent, Fog ne sera jamais un besogneux de l’amour... à quoi bon ? Le vent... il est tellement plus simple d’attendre le vent !
Les fins de semaines, c’était Vierville, naturellement, où la très belle Louise habitait à temps complet, en sentinelle avancée, en gardienne du temple.

Les amours de Michel et Colette devenaient torrides, ils se retrouvaient à Saint Laurent sur Mer, dans la fameuse côte qui mène à la plage, chez ses parents. Une fois, alors que les jeunes amoureux étaient dans la maison, la voiture familiale approchant, ils sortirent précipitamment. Que faisaient-ils donc, ou que craignaient-ils qu’on crut qu’ils fassent ? En allemand Schnegans signifie : Oie de neige !




II 



La Guerre 


Au printemps 40, Monette, Michel et les petites Poncelet quittèrent Bayeux pour s’installer à Évreux, entre Paris et la côte. C’était, à l’évidence, plus pratique pour Paul. Ils avaient trouvé une maison à louer, sur la route de Rouen. Un premier étage surplombant l’Iton. Ce détail joue un rôle déterminant dans l’invention la plus drôle du petit Michel pêcheur. En effet, le délicieux surplomb de cette maison au-dessus de la rivière possédait une excroissance. Une excroissance breneuse suspendue au-dessus du ruisseau, permettant d’évacuer directement les étrons fumants au fil de l’onde azurée. Pollution délicate et combien naturelle ! Le trou de la lunette était ouvert, dans le genre : le vent me souffle dans le trou du tourlourou. Merveilleuse occasion d’organiser des parties de pêche. Des épinoches-chiottes, en quelque sorte. Un fil de soie autour du doigt, un hameçon, et monte, petit poisson !

Michel prenait des cours particuliers chez les jésuites – il lui en restera toujours quelque chose – pour être capable d’entreprendre une troisième à la rentrée suivante. Peu s’en fallut pourtant qu’il n’eut à montrer patte blanche à saint Pierre, plutôt qu’à un quelconque proviseur. En mai, nos bons amis allemands, que personne n’avait sonnés, posèrent leurs gros pieds sales sur la faible ligne Maginot. L’époque des fortifications était bel et bien révolue. Le colonel de Gaulle avait prédit, dans un excellent petit livre – fort peu lu – que nous entrions dans l’ère des blindés. L’histoire, pour la première fois, lui donnait raison de la manière la plus éclatante !

Les hordes avançaient. Un matin, les sirènes hurlent, peut-être un bombardement visant à détruire les chasseurs Curtiss de l’armée française stationnés sur le tarmac de la base aérienne. Mais de violentes explosions se rapprochent. La famille au complet se précipite dans le cellier au bout du jardin. Les bombes se rapprochent encore, toujours plus près. Soudain, un sifflement rauque et une explosion si proche qu’elle leur tord le ventre et les bascule cul par-dessus tête. Michel, coquettement vêtu d’une culotte de lin écru et d’une veste assortie, tombe en arrière, les fesses directement dans un plateau de tomates bien mûres. Avec son beau costume largement barbouillé, pitoyable, il retourne vers la maison pour s’apercevoir quelle est pleine de ce qui était encore, quelque seconde auparavant, le toit des voisins. L’escalier et l’entrée contiennent péniblement des tonnes de gravas. La voiture de Paul, garée dans la rue a servi d’amortisseur à la façade, dans sa chute ! Seul le toit émerge d’un champ de ruine. Après le coup du vélo, j’échappais pour la deuxième fois au risque de ne jamais exister !

Le goût de la poudre dans la bouche, toute la famille quitte Évreux à pied, un baluchon sur l’épaule. La chienne Bobette trépigne de joie, elle est bien la seule ! Pour commencer il faut monter la longue côte de la nationale 13. On a décidé, naturellement, de partir vers Vierville. Il fait très chaud, on a soif, surtout avec toute cette poussière dans la gorge, et cette âcre poudre brûlée qui colle au palais. En haut de la longue montée des fermiers regardent, incrédules, hagards, passer la misérable colonne de fuyards. Paul leur demande quelque chose à boire, de l’eau ou du cidre. Pas de réponse, des regards vides. Un chagrin muet, sans doute, fermé sur lui-même. L’homme était-il rentré au pays, vingt ans plus tôt, rescapé de l’enfer des tranchées, persuadé qu’il avait participé à la der des der ?
Devant les pieds des assoiffés, soixante-dix sept kilomètres de route chaude. Ils iront jusqu’à Lisieux, en partie en auto stop. La voiture d’Albert, qu’on est parvenu à joindre au téléphone, viendra les récupérer sur la place de la cathédrale. Vacances anticipées et inquiètes. Les joies de l’enfance sont loin, décidément. On suit à la radio la progression irrésistible de l’ennemi.

Mi-juin Albert donne le signal du départ. On forme le convoi vers le sud, Albert dans une Panhard & Levassor, Louise au volant d’une Celta Quatre, Paul et Simone dans une Matford et, pour compléter le tout, le gros fourgon de l’usine de literie qui transporte l’intendance.

Débandade, panique, exode. Ils iront jusqu’à La Baule, seront mitraillés sur la route par les Messerschmitt de la Luftwaffe pour entendre, à peine arrivés, la radio annoncer que Pétain demande l’armistice. Ce soir là, le 17 juin, ils dormiront sur la paille, ils n’ont pas trouvé mieux. Paul manifeste cyniquement sa satisfaction : les affaires vont pouvoir reprendre ! Michel se sent à mille lieues de ces misérables préoccupations. Il éprouve seulement la honte et la douleur de voir son pays à genoux.

Quelques jours plus tard la Wehrmacht les rattrape et entre dans La Baule. Très impressionnants, les Teutons. Beaux uniformes bien propres, bottes cirées, nuques rasées. De l’ordre et de la discipline, celle-là même qui fait la force des armées. Corrects, pas agressifs, il faut bien le dire ! Quelques bons français applaudissent. Peut-être croient-ils que c’est une parade pour annoncer le cirque. Ceux d’entre eux que les Allemands n’auront pas tués par mégarde, applaudiront tout aussi fort, quatre ans plus tard, l’arrivée des troupes américaines. Manifestations utilitaires, dont l’élan est situé plus près de sordides intérêts que d’un choix du cœur ! La première fois ils espéraient se faire bien voir des nouveaux patrons ; la deuxième faire oublier leurs manquements au patriotisme le plus élémentaire afin d’échapper aux foudres des FFI revanchards et d’autant plus sourcilleux qu’ils étaient récents dans la carrière. Beaucoup y parviendront et on peut le regretter, sans oublier que les plus adroits, parmi ceux-là, furent ceux qui rallièrent précipitamment le camp des futurs vainqueurs lorsque les carottes furent cuites. Non seulement ils s’amnistiaient pour leurs infamies des années précédentes, mais ils se fabriquaient un passé de héros en se ménageant la possibilité de faire disparaître quelques témoins gênants. Combien d’exécutions sommaires destinées, avant tout, à effacer les traces ?
Pour l’instant les nouveaux maîtres arrivent tout juste et ils plastronnent. On reprend le chemin de Vierville, encore une fois ! À quoi bon rester sur la paille bretonne, au milieu des Allemands quand on peut rentrer chez soi, au milieu d’autres Allemands ?

Dès l’automne, toute la famille rentre à Paris, sauf Louise. Las ! Cela eut été trop beau de passer la guerre en vacances... Les boches, attirés par l’aspect confortable de la maison d’Albert ne tardent pas à s’inviter. Ils réquisitionnent quelques chambres ; une étrange cohabitation, courtoise et glaciale, s’installe. Sans aucun doute les officiers prussiens louchent-ils sur la jolie fille avec concupiscence. Elle a vingt-huit ans, de longs cheveux, roux sombre, aux sensuelles ondulations. Ses proportions sont parfaites, une chair pleine, à peine ronde, juste ce qu’il faut pour tenter les hommes. Le visage d’une madone de Botticelli, régulier, attentif, miséricordieux. Les plus beaux yeux du monde.

Les nuits devaient être terribles. Enfermée à double tour dans sa chambre, sans doute épie-t-elle le moindre craquement, redoutant une misérable tentative de séduction à la frontière du viol, se demandant comment repousser l’ennemi à l’odeur rance de drap humide, à l’haleine chargée d’effluves de schnaps. Elle était bien trop fière pour capituler devant l’envahisseur sans résistance. Pensait-elle à l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin ?

Les envahisseurs construisaient dans la falaise. Michel faisait des photos de week-end. Il en fera toute sa vie ! Mais cette fois il ne s’agissait pas du tout de faire dans l’artistique ou le touristique. Il shootait les bunkers allemands sous les angles appropriés. Son grand-père, malheureusement, confisquera le Kodak à soufflet et détruira la pellicule. Probablement n’avait-il pas envie de voir son unique héritier mâle plaqué contre un mur et percé de onze balles made in Germany !

Pourtant, cette coexistence ne devait pas s’éterniser. Louise fut-elle sauvée par le gong ?

Au cours de l’hiver 1941, les Teutons s’avisèrent que la vaste maison d’Albert constituait un obstacle inopportun pour les angles de tir des robustes canons qu’ils avaient implantés face à la plage.
- Veuillez quitter les lieux, dirent-ils alors, nous allons devoir faire sauter la maison ! Vous avez huit jours pour mettre vos meubles à l’abri.

Le manoir du Vaumicel avec ses tours pointues et ses poivrières, à trois kilomètres dans les terres, accueillit le plus gros du trésor, radiateurs compris, et quelques voisins charitables, le reste.
À Paris, pour Michel, ce fut Stanislas, boums, couvre-feu, flirts, et quelques autres petites choses dont nous n’allons pas tarder à parler. On avait regagné le superbe appartement du boulevard Henri IV. Ce qui avait changé, c’était la qualité des repas. Les Allemands, qui avaient très faim, bouffaient tout et laissaient les miettes aux indigènes. Pour tout dire, on crevait la dalle. Pain à la sciure, topinambours, rutabagas et autres saloperies étaient devenus la base des festins parisiens ! Ce qui réconforte un peu les affamés, tout de même, c’est qu’ils imaginent aisément les festins des officiers teutons et ceux des bons français qui commencent déjà à s’enrichir sérieusement dans le marché noir. Il est toujours agréable, quand on se serre la ceinture, de savoir à qui cela profite !

(à suivre)
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MessagePosté le: Jeu 29 Nov - 20:07 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

Rolling Eyes lu..38 fois donc "tu" peux envoyer la suite.... Mr. Green en réponse à ton message et oui c'est aussi intêressant ....car dans la mémoire le passé n'est pas "si loin...."
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Sam 1 Déc - 01:07 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

III


L’Occupation 
 


Paris s’installe dans l’occupation. Les habitants croisent sans cesse les soldats et les officiers allemands. Ils sont partout, dans les rues, dans le métro, par bandes vert de gris. En quelques jours, sans s’être consultés, les Parisiens ont trouvé une riposte, la seule qui soit à leur portée, à vrai dire. Lorsqu’ils rencontrent des uniformes, ils regardent à travers, comme s’ils n’existaient pas. Ils les nient. Ils les écrasent de leur mépris sans toutefois se mettre en infraction. Ne pouvant pas leur sauter à la jugulaire ils les transforment en fantômes. Ils les emmerdent. Les Français impuissants réagissent toujours ainsi. Leur réaction instinctive dans l’adversité c’est de dire “merde”. Cambronne est plus important que Descartes, en France, surtout en ce moment. Sa méthode est accessible davantage, et mieux adaptée aux circonstances.

Dans le métro apparaissent des affiches qui donnent la liste des fusillés. Pour faits de résistance ou, pire encore, à titre d’otages, quand un allemand est tué par les premiers résistants.
Michel vit tout cela dans la douleur et l’exaltation. Comment supporter de voir son pays écrasé de la sorte, livré aux barbares qui exécutent les patriotes et les innocents ? Pétain, après avoir signé l’armistice, s’est réfugié à l’hôtel du Parc, à Vichy, avec un pseudo gouvernement de la nation française. C’est le début de la collaboration avec l’ennemi. On se demandera éternellement comment un homme intelligent et cultivé a pu se livrer à une telle infamie et le prétexte selon lequel il s’agissait d’adoucir les conditions faites à la France par ses vainqueurs ne tient pas devant le plus succinct examen. On pensera plutôt que ce vieillard était avide de pouvoir et qu’il voyait là un moyen de moucher les judéo-socialistes qui, dans son esprit délabré, avaient conduit le pays à la défaite. Ces considérations spécieuses lui feront oublier l’existence du mot honneur et il se couchera devant nos ennemis, poussant l’ignominie jusqu’à devancer leurs désirs, particulièrement dans le domaine de la chasse aux juifs.

Dans les rues, en classe apparaissent les étoiles jaunes. Vichy a non seulement couvert mais organisé, fait appliquer cette grossière infamie. N’était-il pas évident que ce marquage s’apparentait à la croix que les bûcherons tracent sur les arbres ? Signe d’abattage, marque de mort. Par bonheur, s’il y avait des salauds il y avait aussi des justes parmi les Français et Vichy fut parfois tenu en échec.
Habitant au bord du marais, pas très loin de la rue des Rosiers, Michel devine les rafles nocturnes, le grondement des camions accompagnés par les tractions avant des petites frappes de la milice et de la gestapo. À quoi ressemble le bruit des arrestations ? Des ordres brutaux, haineux. Les raclements des pieds d’hommes, de femmes et d’enfants effarés, terrorisés, même pas réveillés, partant pour le diable sait où, arrachés à leurs maisons, à leurs modestes trésors, à leurs proches dont ils ignorent le sort. La rue Lauriston, pour les initiés, est devenue célèbre. Comme chacun le sait la principale fonction de la torture est de terroriser ceux qui seraient tentés de s’opposer. Obtenir des renseignements n’est qu’un prétexte accessoire, le plus souvent. Dans les organisations évoluées, les cloisonnements sont généralement imperméables.

Malgré toutes ces horreurs, en ce début d’occupation la vie est douce pour Michel. Le printemps est revenu, les filles sont jolies, écourtichées autant par envie de montrer leurs jambes que par manque de tissu. Le cuir fait défaut, la gestapo a besoin de manteaux. Les femmes inventent des chaussures incroyables, faites de lanières sur des plates-formes de bois ou de liège, le grand luxe. Comme il n’y a plus de bas elle se teignent les jambes et elles tracent une ligne plus foncée qui figure la couture supposée. Elles sont follement désirables, juchées sur leurs chaussures bricolées, qu’elles appellent semelles compensées, dignes des cothurnes antiques, avec ce trait sombre qui file de l’arrière du mollet jusqu’en haut de la cuisse. Comme il est impossible de le tracer seule, comment ne pas imaginer la scène, l’amie empressée à qui on rendra le même service dans un instant, l’amant qui laisse ses mains s’égarer au cours de l’opération tandis que le petit postérieur est offert, complètement dénudé ou à peine masqué par une petite culotte de coton blanc ?

La mode est aux bagues de poules, dites les bien nommées, spirales multicolores synthétiques que les filles portent en guise de boucles d’oreilles. Le grand truc, c’est d’aller les chercher quai de la Mégisserie, chez les marchands d’animaux et, si possible d’en trouver des blanches, rares et belles en été. La première spirale pince le lobe, ensuite on peut en faire pendre une deux ou trois selon l’inspiration. Petits bonheurs d’un misérabilisme de pacotille délicatement transformé en coquetterie. Au collège on parle cul avec brutalité. Les puceaux ne désirent rien tant que d’avoir l’air dessalés. Pourtant Colette, l’oie blanche de Vierville, est loin, et Michel n’a pas de nouvelle piste. Il se résigne à vivre dans les rêves plutôt que dans la réalité et il se consacre à l’amitié puisque le collège ne compte que des garçons. Fog, lui aussi est rentré à Paris. Pour l’instant il est au lycée Charlemagne, rue Saint Antoine, face au métro saint Paul. Il semble attendre que les filles viennent, coiffant ses cheveux en arrière, prenant des airs énigmatiques, jouant au beau ténébreux. Il ne tardera pas à être rejoint par son image. Deux de ses camarades de classe complotent, et ils vont penser bien vite que ce grand gaillard ferait une recrue de choix. Pas du genre à se dégonfler, un vrai mec qui ne devrait pas résister à l’envie de jouer les héros. Une tête brûlée capable du pire, mais aussi du meilleur. Bibi et Jojo vont l’aborder adroitement, ils vont l’inviter à des boums, à des dîners entre copains à base de cochonneries autorisées, un peu améliorées avec des achats au marché noir. Ils ne parlent de rien, ils écoutent Fog qui fait trop le malin. Un matin, dans un coin discret de la cour de récréation, ils le prennent à part :

- Dis, Fog, t’as vraiment envie de travailler contre les Schleus, ou tu fais juste du ciné.

- T’es fou, si je trouve un moyen d’entrer dans les réseaux, j’hésite pas !

- T’es sûr ?

- Tu l’as dit, bouffi !

- Alors écoutes, ça tombe bien, Jojo et moi on est de la partie. T’es cap de venir ce soir à Sully Morland avec nous ? On va voir le Criquet, notre responsable de secteur.

Fog est pris à son propre jeu, il ne peut plus reculer s’il veut préserver son image. Et l’image est essentielle pour lui. Il ira donc au rendez-vous. Le Criquet le jugera apte à remplir la tâche la plus ingrate, mais aussi la plus nécessaire au fonctionnement de l’organisation : porter les valises sans savoir ce qu’elles contiennent. Il est un peu voyant avec ses grands cols relevés, mais il a l’air déterminé. Si par malheur il tombait aux mains de l’ennemi il n’entraînerait avec lui que ses recruteurs. Le Criquet est à l’abri derrière un système de rendez-vous aléatoires, programmés le matin pour le soir à l’aide d’une boîte aux lettres qui resterait vide à la première alerte. Et si le Criquet devait tomber ses hommes n’auraient plus qu’à se mettre en quête d’un nouveau chef, ou à attendre d’être contactés. Ils ne connaissent personne d’autre et ils ne savent naturellement ni qui il est, ni où le trouver. Aucune mesure vexatoire dans ce cloisonnement, simplement la conscience aiguë que la sécurité de l’organisation suppose des fusibles efficaces pour éviter que la foudre des arrestations puisse remonter la hiérarchie.

Fog va traverser Paris en tous sens, le plus souvent avec des enveloppes glissées dans la doublure de sa veste, plus rarement avec des valises ou des sacs dont il ignore le contenu. Lorsqu’il arrive sur un contrôle, s’il en est encore temps il change de cap, mine de rien. S’il est trop tard il tente de maîtriser les battements de son cœur et prend place dans la file. On lui a dit que, généralement, la production de papiers en règle permet de franchir les barrages sans autre formalité. Quand même, les visages inquisiteurs des soldats qui tentent de déceler le trouble de ceux dont la conscience n’est pas tranquille foutent la trouille ! Fog est frimeur, mais il a la faiblesse de tenir à sa petite tronche, comment le lui reprocher ? Quelques barrages terrifiants auront tôt fait de le convaincre qu’il est facile de parler. Un peu moins d’agir, et qu’il y faut un certain sang froid. Mais il ne se déballonne pas, les montées d’adrénaline le dopent et le silence obligatoire flatte son goût du mystère. Courageusement il assume son physique. Il est corse, il a pris le maquis et le sang de ses ancêtres coule dans ses veines à gros bouillons. Ses parents ne se doutent de rien, ses amis non plus. Il savoure cette double vie et il se sent exceptionnel. Les soucis terre à terre de son entourage le font sourire de pitié. Comment peut-on être aussi loin des vrais enjeux ?

Un soir il retrouve le Criquet, du côté de Bercy et de ses entrepôts de vin. Dégingandé, moustachu, vêtu d’un costume de petit fonctionnaire, l’homme est encombré de ses bras trop longs et de ses jambes trop grandes. Il ressemble à son nom de guerre. Et il va lui demander de recruter à son tour :

- Fog, tu fais du bon boulot ! Notre mouvement prend de l’importance, nous avons besoin de monde. Vois, parmi tes copains, qui pourrait nous donner un coup de main. Tu me donneras ta réponse la prochaine fois.

En rentrant chez lui, le grand corse comprend comment se développent les organisations secrètes, par cooptations successives. Et il se demande qui il peut trouver. À l’évidence le Criquet attend qu’il dégote au moins une recrue, il en a besoin. Les copains de classe sont exclus, évidemment, il ne les connaît pas assez, à part Jojo et Bibi, déjà dans le coup, et qu’il voit d’ailleurs beaucoup moins, sur instruction du Criquet. Il n’a pas de frère et ses cousins sont dans l’île, au large de Nice, bien loin des brumes parisiennes. Reste Michel.

Le jeudi suivant sera le bon. Fog téléphone boulevard Henri IV, il propose de passer tout de suite. Michel ne s’attend pas à ce qui va lui tomber dessus. Tranquillement allongé sur son lit Louis XVI, dans sa grande chambre dont le plafond est surchargé de lourdes pâtisseries, il respire avec délectation l’air printanier qui vient du boulevard, qui se glisse entre les jeunes feuilles des arbres avant de pénétrer dans la pièce. Il attend son vieux complice. Fog sonne et lance un « salut, mon vieux ! » un peu protecteur. Michel est content de le voir. Ils vont s’enfermer dans la chambre.
- Tu es toujours gaulliste ? demande Fog, les yeux plissés, mine de rien.

- Plus que jamais ! Il faut se battre... Moi, je porte une petite croix de lorraine au revers de la veste, fanfaronne Michel.

- C’est dangereux et inutile, répond-il, sévère, tu ne voudrais pas faire des choses plus concrètes ?

- Quoi donc ?

- L’armée secrète !

Michel est soufflé. Il savait que les choses s’organisaient. Les journaux autorisés parlaient des “traîtres” et des “saboteurs” capturés et exécutés par l’armée d’occupation. Mais il ne s’attendait pas à ce qu’on lui propose d’entrer dans la lutte ! Il a la trouille, soudain. Pas très envie de se retrouver dans la liste des condamnés.

- T’es malade ?

- Un peu, mais ma mère me soigne. Et puis c’est pas nouveau, tu crois pas ?

- T’as raison, Paulo ! Allez explique, t’en meurs d’envie.

- Je répète ma question : t’es prêt à te mouiller, oui ou non ?

- Ouais, peut-être, mais ça fiche les trouilles ! Il vient d’inventer un pluriel, face à l’énormité de ce qu’il entrevoit.

Fog n’a pas su, ou pas voulu, manœuvrer son ami comme lui-même l’a été, il ne l’a pas enfermé dans ses rodomontades, il va lui falloir le persuader et se dévoiler, ce qui est contraire à la plus élémentaire prudence. Michel est sur ses gardes, maintenant. Il a bien compris de quoi il s’agissait, pas fou ! Maintenant il le laisse venir, le Corse.

- Il ne s’agit pas de se battre, tu sais. On est un peu jeunes pour ça, de toute façon il n’est pas question de combat armé dans Paris. C’est plutôt en province que les maquis commencent à s’organiser, à base de réfractaires au travail obligatoire. Mais je n’en sais pas plus que toi là-dessus. Juste ce qu’en disent les journaux. J’ai été embauché il y a six mois. Depuis je trimballe des choses dans Paris, parfois je prends le train. Jamais très loin.

- Sans blague, tu fais ça ? Il en rajoute un peu pour manifester son admiration, réelle d’ailleurs.

- Un peu, mon neveu ! j’t’ai rien dit par prudence, on ne dit jamais rien à personne sauf nécessité absolue.

- Donc là, t’as une obligation !

- Oui, on m’a demandé une recrue. J’me suis dit que t’étais le mieux placé.

- Faut que j’y pense ! Comment ça se passerait ?

- Pas difficile, tu viens avec moi au prochain rendez-vous et après on t’explique.

- Dangereux, quand même !

- On n’en parle pas, on n’y pense pas non plus. Tu verras, on s’y fait !

- Bon, il est quand, ton rendez-vous ?

- Pour l’instant j’en sais rien. Je passe à la boîte aux lettres vendredi matin.

- Préviens-moi, j’aurais pris ma décision.

Michel file dans la cuisine, il cravate une bouteille de rouquin et deux verres. Entre hommes on ne va quand même pas boire de la grenadine ou du sirop d’orgeat ! Un moment plus tard ils sont légèrement schlass et ils rigolent bêtement en évoquant la victoire des alliés sur les forces du Grand Reich. Ils surestiment le rôle qu’ils joueront dans cette aventure, s’en attribuant par avance l’essentiel du mérite. En rentrant chez lui, par bonheur, Fog ne croise pas le moindre allemand. La démarche incertaine il risquait un contrôle inopiné : halt, paper ! et, porté par une vague d’héroïsme éthylique, il eut été capable de sauter à la gorge du teuton. Le dieu des ivrognes veillait sur lui, sans doute. Pas sur Michel qui dut répondre de l’excellente bouteille sifflée en deux coups de cuiller à pot. Privé de sorties pendant une semaine. On ne badine pas avec le rouge, boulevard Henri IV !

(à suivre)
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MessagePosté le: Dim 2 Déc - 00:37 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

C'est reparti pour de littérature en ligne... Génial !
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Ne fais jamais rien contre ta conscience, même si l'État te le demande.
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Dim 2 Déc - 01:42 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant


Hi ! hi !

Là on est dans une autre expérience...

Parce que ce bouquin n'est pas fini ! En fait je me met dans l'obligation de le finir pour vous tous : bien fait pour moi...

***
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Dernière édition par Patrice Guyot le Mar 30 Nov - 16:35 (2010); édité 1 fois
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Dim 2 Déc - 01:48 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

IV      



L’Algérie        
 
 
Charles est installé comme un coq en pâte à l’hôtel de Paris, à deux pas de la place Bellecour, cœur de la ville hausmannienne qui ouvre le Magreb sur la Méditerranée. Il arbore fièrement quatre barrettes de commandant sur les épaulettes du superbe uniforme qu’il s’est fait couper par le meilleur tailleur de la ville arabe. Il n’est pas passé par la case capitaine. À peine rentré de la campagne de Tunisie, compte tenu de son âge, de ses états de services et de la pénurie en officiers supérieurs, il a reçu sa nomination par courrier officiel. Pas de cérémonie. Le soir, au mess du QG il a offert le champagne à quelques copains désabusés. Ils ont levé leurs verres à la victoire de la France, mais ils savent que tout reste à faire et que l’aide des alliés, si elle est indispensable, n’est pas certaine. Obtenir le soutien des américains, des anglais et des canadiens, tant en argent qu’en matériel va être, inévitablement, le grand souci de l’état major. Il faudra, en premier lieu convaincre les alliés de la légitimité de Giraud qui, pour eux n’est qu’un militaire parmi d’autres, soldat d’une armée défaite qui ne s’est pas montrée très glorieuse ni pugnace lors de l’affrontement de 1940.
En ce soir de nomination Charles et ses camarades de beuverie pensent que la faible résistance de la France est la conséquence de la victoire de 18. La vieille guerre devait, une bonne fois, être la der des der. Nous avions récupéré l’Alsace et la Lorraine et nous voulions, enfin, la paix. Nous refusions de voir la montée en puissance militaire de l’Allemagne, soutenue par l’idéologie nazie, revancharde et raciste, qui ne pouvait conduire qu’à une guerre expansionniste et barbare.

Charles est arrivé en Afrique du Nord avec sa compagne, la comtesse Magdalena von Kurtz, charmante aventurière autrichienne, rousse, et qui vient de fêter son quarantième été. Depuis une dizaine d’années elle remplace Simone dans la vie de Charles. Il ne l’a pas épousée et pourtant elle se croit mariée, la naïve donzelle ! Après quelques mois de cohabitation, devant son insistance pour se faire épouser, Charles avait réuni à Touquin, au cœur des bois de la Brie où habitent ses parents, quelques joyeux noceurs avec la complicité de l’adjoint au maire. Un ami d’enfance, naturellement ! Là ils réalisèrent une parfaite imitation de cérémonie de mariage. Sauf qu’aucune inscription ne fut jamais portée sur aucun registre officiel ! À Alger elle ne sait pas encore qu’elle a été bernée. Roulée dans la farine.

Tranquille, elle lézarde dans sa chambre de l’hôtel de Paris. Quand il fait beau elle lézarde à la plage qu’elle rejoint en suivant le chemin des écoliers qui passe par la médina, à travers les souks où elle peut marchander quelques babioles. Elle attend le retour son héros, de son prestigieux officier français en exil.

Lui, il rentre quand il a le temps. Il a du travail, des copains, un excellent mess et il papillonne un peu aussi. Les filles sont jolies à Alger, dans cette ambiance de guerre mondiale vue côté Méditerranée !


Parfois on va au bordel. Pas au BMC, tout juste bon pour les troufions acnéiques et impécunieux, non, dans le meilleur boxon de la ville blanche, là où sévissent Dorothée, la superbe toulousaine à la croupe large, ronde et facile ; Marylin, la Parisienne aux lèvres pulpeuses et expertes, capables de redonner vigueur à une armée endormie ; et enfin la môme crevette, finement surnommée ainsi à cause de l’odeur marine de son sexe épilé.

Charles en a un peu soupé de la comtesse avec ses grands airs et ses exigences, s’il s’est bien gardé de l’épouser c’est qu’il n’a jamais songé passer sa vie entière avec elle. Dieu l’en préserve ! Et puis, elle n’est pas très forte au lit. Le genre gentille, mais coincée. Au-delà du missionnaire, elle rechigne, elle cale. C’est amusant un moment, surtout quand c’est une comtesse qu’on besogne, mais on en fait le tour...

En dehors du bordel, il y a aussi les petites militaires françaises, accortes jeunes filles, pas farouches en général et dont les formes, souvent pulpeuses, sont délicatement moulées dans les uniformes officiels de l’armée française. Marine et chemisier bleu pâle pour l’armée de l’air, mais aussi beige clair pour l’infanterie. L’état major est inter-armes. Dans les locaux on croise des secrétaires, des responsables de l’intendance, des cantinières (au mess). Et puis, aussi, des infirmières et des chauffeurs – ou chauffeuses ? – Certaines conduisent les officiers, font les courses et les liaisons en ville. D’autres pilotent les ambulances.

Un jour de printemps, Charles quitte Alger pour une tournée d’inspection dans les camps militaires qui bordent le Sahara. La plupart d’entre eux sont en travaux d’agrandissement, compte tenu de l’arrivée, presque tous les jours, de renforts venus de France, d’Angleterre ou même de divers pays de l’Afrique francophone. Il faut héberger les nouveaux, les nourrir, les entraîner... Le génie est sur les dents et les artisans locaux prêtent main forte aux sapeurs. Il s’agit de vérifier l’avancée rapide des installations pour éviter que ne se démoralisent des troupes qui, bien que volontaires, ne sont guère professionnelles et qui ont été humiliées par la défaite peu glorieuse de 1940. Il est indispensable qu’elles reprennent confiance dans leur pays et il n’est donc pas question de les laisser croupir dans des tentes insalubres, transformées en étuves l’été et en glacières l’hiver.

À bord d’une Jeep offerte par les Américains, Charles quitte Alger. Très pimpant dans son uniforme bleu nuit, il est à la tête d’une colonne d’une dizaine de GMC qui transportent des troufions de renfort. En tant qu’officier chef du détachement, il est pénétré de son importance. En plus du chauffeur de la Jeep il a emmené un jeune sous-lieutenant et quelques sous-offs répartis à l’avant des camions. On traverse des villages dignes des scènes de la Bible. Quelques femmes qui portent de lourds fardeaux sur la tête. Des hommes en djellabas qui poussent d’une baguette nonchalante des bourricots squelettiques et récalcitrants. Tout est poussiéreux sous le soleil de plomb. À côté des fermes de torchis, dans des aires fermées de murs peu élevés, on bat le blé au fléau. La progression n’est pas très rapide sur la piste sableuse et les pneus soulèvent un énorme nuage de poussière. Le sous-bite Gaillard rit grassement en dépassant une vieille femme surchargée. Charles détourne la tête. Pas de complicité avec les imbéciles. Il se demande comment un garçon aussi médiocre peut se sentir supérieur à cette vieille qui peine sous un fardeau qu’il ne serait pas même capable de soulever. Est-ce d’avoir le cul vissé dans une auto payée par les Américains et de porter un uniforme offert par l’armée française qui le rend si morgueux ? Charles, plutôt raciste au demeurant, se sent soudain immensément supérieur à ce pâle crétin qui, il l’a remarqué, n’est pas même foutu d’aller au claque. Peut-être se branle-t-il !

Une ambulance qu’il n’a pas du tout vu venir les dépasse soudain, surgie du nuage de sable à une vitesse inouïe. Il a l’impression d’être collé à la piste tandis que la petite camionnette vole au-dessus du sol, aérienne ! Il prend une bonne dose de sable dans les yeux (qu’il tente de protéger sans succès) et, furieux, il intime l’ordre au chauffeur d’activer. Le seigneur du désert n’a pas l’intention de se laisser ridiculiser par une poubelle... Lui qui a gagné plusieurs courses de haut niveau, autrefois, du temps de la fidèle Amilcar ! Piqué, lui aussi, le pilote écrase le champignon et la Jeep bondit mollement en se dandinant. Les gros pneus sculptés glissent sur le sol insaisissable, patinent et dérapent d’une manière peu rassurante.

- Passez-moi le volant, espèce d’emmanché ! Aboie-t-il au malheureux conducteur.

Ce n’est pas qu’il compte dépasser la vexante ambulance qui file maintenant loin devant, mais il a soudain envie d’avancer. Les GMC n’ont qu’à suivre. Première, seconde... La voiture patine, il faut composer avec l’adhérence inexistante, lutter avec la direction qui se dérobe, doser l’accélérateur sous peine de se mettre en travers. Il se régale et étale sa science avec délectation. Il maîtrise l’engin au millimètre et s’éloigne des camions qui le suivent, sans hésiter. De toute façon ils sont presque arrivés et le pays est sûr. Au diable ces pachydermes ! Le camp apparaît en contrebas à cinq ou six kilomètres. Sur la route qui serpente la petite ambulance file comme une flèche, escortée d’un panache pulvérulent. Elle n’a que cinq cents mètres d’avance à peine et la distance entre eux se réduit sans cesse. Attentif aux nids de poule, le pied lourd sur l’accélérateur, oubliant ses passagers et les camions patauds qui le suivent, il veut gagner une course imaginaire. Sa science du pilotage aidant il se retrouve dans le panache de sable, les yeux réduits à une imperceptible fente. Il déboîte et passe avec une joie enfantine. L’entrée du camp est là, il jette sa voiture dans la cour en catastrophe et se retourne, triomphant, vers ses passagers blêmes. Pas un instant il n’a pensé à eux.

Il coupe son moteur mais les murs résonnent aussitôt du grondement de l’ambulance qui se rue dans la cour. Il est déjà debout à côté de la Jeep, fier de lui. Les passagers de l’ambulance, pilote et copilote, descendent en trombe. Ils sortent un homme sur une civière de l’arrière de leur engin et s’engouffrent dans le bâtiment que Charles découvre soudain rustique, fait d’un assemblage de torchis et de sable aggloméré. Il n’a prêté d’attention qu’au pauvre bougre gisant sur la toile brune. Les bidasses qui le convoyaient, treillis et calots, n’avaient rien d’exceptionnel. Ils ressortent d’ailleurs déjà, fouillent leurs poches pour en tirer leurs paquets de cigarettes, une boîte d’allumettes ou un briquet. Ils sont à cinquante pas, dans la lumière éblouissante avec leurs uniformes couleur sable, ou couleur murs. Maintenant ils ôtent leurs coiffures réglementaires tandis que Charles s’approche avec l’envie de savourer sa victoire. L’ambulancier de droite ébroue une chevelure blonde qui lui tombe aux épaules, c’est une ambulancière. Charles se redresse un peu plus.

S’adressant à l’homme, il lui dit d’un air paternel :

- Vous conduisez bien et vite !

- C’est elle qui conduit, réplique-t-il sans émotion, désignant la jeune femme du pouce.

Charles se tourne vers la fille et il est tout de suite frappé par le charme de son allure garçonnière, par son visage rieur, par l’ambiguïté de son corps sous le treillis masculin.

- C’est donc vous qui m’avez dépassé tout à l’heure.

- Notre colis était plutôt mal en point, n’y voyez pas offense mon commandant !

- Vous avez bien fait, n’ayez crainte. Quel est votre nom sergent ?

- Blanche Destin, mon commandant.

- C’est un joli nom pour un sergent !

Ils rient tous les deux, les yeux plissés autant à cause du soleil que pour mieux s’observer en catimini. Ils ne savent plus trop quoi dire. Charles reprend quand même, enjôleur :
- Elle va bien, en tout cas, votre ambulance !

- Y’a intérêt, j’me suis occupée du moteur, j’ai un peu limé la culasse et j’ai changé les ressorts de soupapes. Il a trouvé une nouvelle jeunesse. Pas sûr qu’il marchait aussi bien quand il est sorti de l’usine !

Elle a un côté titi provençal qui enchante le commandant.

- D’où êtes-vous, avec cet accent qui sent le romarin, le thym, la sauge et la sarriette ?

- De Toulon, mon commandant, née native, juste à côté de la rade où notre foutue flotte s’est sabordée quand les Allemands ont envahi la zone libre. J’ai pas supporté, j’me suis embarquée tout de suite, direction Alger.

Charles est fasciné par cette pimpante sergente qui n’a pas la langue dans sa poche. À peine plus de vingt ans, probablement. La moitié de son âge à lui, la peau lisse, hâlée et légèrement duveteuse d’une pêche mûre. Il sent le désir monter en lui, elle est si différente de la comtesse, si nature, si jeune. Appétissante comme un fruit frais. Les aventures sont généralement faciles par les temps qui courent, surtout pour un officier tout auréolé du prestige de son uniforme. Pourtant il sent que ce ne sera pas commode, c’est une petite chèvre, cette fille, un animal sauvage difficile à apprivoiser.
Les lourds GMC entrent enfin dans la cour, rompant le charme d’une histoire qui n’a pas encore commencé. Charles revient sur terre et ne trouve rien de mieux que de lâcher :

- C’est bien, rompez, sergent ! Et il ajoute, pour lui-même : vous conduisez bien, vraiment ! Mais elle a déjà tourné les talons et n’a pas entendu ce compliment. Charles louche sur le pantalon du battle-dress tendu par les petites fesses rebondies de Blanche qui s’éloigne et se glisse dans l’ombre du bâtiment.








V      
 
 
 
 
La guerre en culottes courtes        
 
 
Michel a accepté le rendez-vous. La curiosité l’a emporté et il doit voir le Criquet demain. Il aura bien du mal à dormir cette nuit, entre rêves d’aventures héroïques et réveils brutaux, le souffle court, lorsque les opérations imaginaires tournent mal. C’est la nuit de vendredi à samedi, ce matin il y cours à Stanislas. La rencontre avec l’homme de l’ombre est prévue à seize heures. En attendant il faut faire comme si, se poser dans la salle de classe vieillotte aux tables gravées par des générations de potaches et suivre d’un air faussement attentif le cours de français de l’excellent monsieur Grenier, hugôlatre furieux, qui se lance dans des envolées lyriques sur Notre Dame de Paris et plus précisément sur la belle Esméralda qui l’enflamme à un point incroyable.Le  potache, qui pourtant ne déteste pas Hugo, rage intérieurement en pensant aux drapeaux nazis qui flottent sur la préfecture de police en face de la cathédrale, sur la place du parvis. Les charmes romantiques du livre s’estompent derrière une présente réalité dont l’horreur se renforce d’être comparée avec un passé difficile, tumultueux, plein de fureurs sociales et amoureuses, mais poétique, chargé des brumes estompées des belles histoires anciennes.- Et Esméralda s’enfuit, en larmes, poursuivie par Quasimodo... S’emporte le bon Grenier.
Toute la classe voit la jolie fille courant sur le parvis, en haillons, les yeux humides de chagrin et de peur. Michel, lui, voit une jolie résistante poursuivie par la gestapo, jouant sa vie à perdre haleine.
La cloche sonne et rend les collégiens à la vie extérieure. Dans le métro les bidasses teutons en prennent un peu à leur aise et leurs rires gras, dont le sens échappe à ceux qui ignorent leur langue, glacent Michel, plus que d’habitude.

Le Criquet attend sa nouvelle recrue dans un minable bistrot proche de la Bastille, au début de la sinistre rue de la Roquette au nom évocateur de putains et de voleuses, mais aussi déjà de résistantes arrêtées par la milice ou la gestapo. Entrevue brève et décevante, on s’en doute, du point de vue romanesque. Le revêche Criquet ressemble à n’importe quoi, sauf à un héros ou à un espion. Un homme gris, trop grand, pas causant qui, après quelques échanges banals autour d’une petite table recouverte de l’inévitable nappe rustique à carreaux rouges et blancs, s’estimera satisfait en indiquant l’emplacement de la boîte aux lettres qui devra être relevée tous les lundis, mercredis et vendredis, sans faute prend-il soin de préciser. S’il n’est pas disponible les jours qui suivent, Michel laissera un mot le précisant, avec les dates exactes, lors de son passage. Tout cela est bien administratif, pense-il avec un peu de regret.

La boîte se trouve dans l’entrée crasseuse d’un immeuble du faubourg Saint-Antoine, au fond d’une cour occupée par un atelier de restauration de meubles anciens. Il s’agit d’un placard à balais, sous l’escalier de bois qui ne mène plus qu’à une réserve inutilisée. À partir de six heures du soir on ne rencontre personne ici, sauf, parfois le patron de l’atelier qui est un ami du Criquet et ne s’étonnera donc pas de voir le jeune homme entrer d’un air faussement naturel dans sa cour.

La première semaine, malgré les trois visites ponctuellement effectuées, rien. Rien de rien. Curieux mélange de déception et de soulagement. Dimanche arrive. Michel a emprunté à son oncle Jack sa motocyclette. Mot pompeux pour désigner un engin hors d’âge qui ressemble fort à une antique bicyclette, avec un peu d’embonpoint et un petit moteur rustique dans le cadre. Pourtant l’engin passionne Michel et va lui permettre d’aller à Touquin, chez sa grand-mère paternelle qui lui fournira des produits de son potager. Les grosses sacoches de toile fixées de part et d’autre de la roue arrière permettent de transporter plusieurs kilos de légumes et de viandes introuvables à Paris. Une aubaine !

Soixante kilomètres à l’aller, autant au retour, sur une machine pétaradante, dépourvue de boîte de vitesse et d’embrayage, avec un moteur qui cale donc à chaque arrêt et oblige à remettre en marche, courant à côté de la rossinante qui renâcle avant de tenter, dans un soudain éternuement de s’échapper seule vers le prochain fossé. Pourtant, une fois le quai de Bercy passé, la route s’ouvre sans entrave devant la petite roue laborieuse qui semble tirer l’interminable ruban de bitume. Accroché aux cornes de vache du guidon, envahi par les pétarades du modeste moulin, le visage caressé par le vent tiède et faible de la course, Michel se représente par avance le chemin qu’il connaît par cœur, les friches et les champs opulents de la Brie toute proche, les grands bois sombres qui, par endroits enserrent la voie comme un étau. Les côtes, heureusement peu nombreuses, se montent à la vitesse d’un homme au pas et on se demande à chaque instant si, dans un ultime éternuement enroué, la course ne va pas s’interrompre. Les moteurs anciens ne sont guère puissants, à cylindrée égale, comparés avec les modernes, mais leurs longues courses, leurs arbres à cames antédiluviens et leurs soupapes latérales les rendent presque impossibles à étouffer. On passe la Marne au sud de Nogent. Ensuite c’est la course entre les chaumes envahis de lapins joueurs qui détalent, dérangés par le bruit intempestif du petit moteur, les villages endormis qui se succèdent sous le soleil matinal avec leurs modestes maisons de pierres meulières, un peu tarabiscotées et dont les ardoises renvoient une lumière déjà brutale mais passée, matifiée, adoucie.

Ormesson sur Marne, un peu plus loin à droite est déjà un souvenir. Pontault Combault approche doucement. Un cultivateur chemine plus lentement encore que la petite motocyclette en direction du gros bourg. Michel dépasse sa charrette qu’un gros cheval bai et fatigué tire péniblement. Une odeur sucrée de foin fraîchement coupé envahit la route, un relent puissant de sueur animale. Michel traverse la campagne comme un rêve bucolique et sa pensée vagabonde, la conduite ne l’absorbant guère. Il laisse la machine filer son petit bonhomme de chemin sans la contraindre, sans la ralentir, en lui indiquant le chemin avec de légères inclinaisons du corps... Il laisse son esprit, à bien plus grande vitesse, filer du passé à l’avenir, de Paris à Vierville, de Touquin qui, mètre après mètre, approche, jusqu’à des pays imaginaires, des pays de cocagne où les tables sont couvertes à profusion de délicieuses victuailles et où les jeunes filles aux bras ronds et aux cuisses fraîches courent en tous sens, ne cachant presque rien de leur chair comestible. Il se dit soudain que tout cela est doux et déchirant comme l’air de violon qui monte de sa poitrine vers sa tête... Il de demande quel rapport unit cette campagne si douce, si mélancolique avec les sons mélodieux et tendres de l’instrument imaginaire qui sonne dans sa tête. Il pense alors que son père lointain, jamais là quand il aurait fallu, en jouait parfois, le soir, lorsqu’il était un tout petit garçon, émerveillé par la lueur dansante des chandelles qu’un courant d’air faisait vaciller, piquées sur les candélabres dorés ; autant que par la suavité rauque ou cristalline de l’instrument dont la table vernie réfléchissait, comme venues d’un lointain passé, les flammèches orangées qu’il rendait folles et mobiles, animées par les mouvements de la mélodie. Est‑ce cela qui fait sauter en lui les stridulations aux accents tziganes dont le chant s’accorde au rythme précipité de l’échappement ?

Enfin Touquin apparaît, à force de grignoter des centimètres. Village de poupée planté dans la plaine, formé de quelques maisons qui bordent la départementale, avec leurs arbres, leurs murets, leurs petits parcs. Michel rentre dans le fief de sa famille paternelle, la grand-mère qui l’accueille est la mère de Charles et de Jack. Autrefois elle a eu, aussi, une petite fille, qui est morte de la maladie de croup à l’age de deux ans. Drame jamais surmonté et dont les cicatrices ne se refermeront pas. La maison est un curieux mélange de luxe bourgeois et de rusticité. Les meubles anciens sont magnifiques et témoignent d’un passé d’opulence, de goût raffiné. L’odeur insistante est faite de feux de bois refroidis et de pommes qui surissent à l’entresol. Les canards, les poules et les lapins s’ébattent dans le parc à l’abandon, se hasardant parfois jusque dans la cuisine, se dandinant, sautillant dans le couloir qui conduit au salon avant de slalomer entre les bonheurs-du-jour marquetés et les guéridons Louis XV d’époque. La grand-mère est une petite dame toute vieille, toute ronde, un peu sourde, avec un tablier de coton à fleurs sur une ample robe noire à col de dentelle précieuse. Elle est heureuse de voir son petit-fils, l’enfant unique de son aîné, l’héritier du nom. Dans cette période troublée sa vie n’a guère changé, elle n’a pas cru utile de se joindre aux colonnes de l’exode, à son âge. Et elle n’a supporté aucun inconvénient, n’ayant eu l’occasion d’apercevoir qu’une seule fois une voiture allemande traversant le village à grande allure, comme elle revenait de la poste. Cependant elle songe aux parisiens, ceux de sa famille qui sont affrontés quotidiennement à l’envahisseur. En ancienne de la der des ders elle suppose le boche infiniment redoutable, d’une férocité telle que la moindre rencontre risque, à tout moment, de tourner à l’hécatombe, au carnage. Elle souffre de savoir son petit-fils, dernier de la lignée, confronté à ce danger permanent, d’autant plus redoutable qu’il est, au moins en partie, imaginaire.

C’est l’heure du déjeuner, elle a fait préparer des vol-au-vent, luxe inouï oublié à Paris et du canard aux petits navets. En dessert une crème renversée, car elle sait que Michel est friand de cette gourmandise de lait et de vanille. Ils déjeunent en tête-à-tête dans la grande salle à manger, servis par une paysanne osseuse et chevaline qui répond au curieux nom de Gertrude.
- Alors, mon petit, comment ça va, dans la capitale ? demande la vieille dame. Et pour entendre la réponse elle glisse dans son oreille un cornet acoustique qu’elle garde toujours à portée de la main.
- Toujours pareil, grand-mère. Les Allemands sont partout et on ne les regarde pas. Dans la famille, rien de nouveau, Paul travaille, ma mère ronchonne et on trouve de moins en moins de choses dans les magasins. Il faut faire la queue avant l’ouverture, sans savoir s’ils auront ce qu’on espère et dont on a besoin. L’autre jour j’ai attendu trois heures devant un chausseur. On avait annoncé un arrivage. Lorsque mon tour est venu, il n’y avait plus rien à ma taille et guère d’espoir d’une nouvelle livraison avant deux mois, au mieux. Le fabricant n’arrive pas à trouver assez de cuir pour maintenir sa production.

La Mémé Touquin, comme on la nomme, entre soi, dans la famille, s’appelle Jeanne en réalité. Elle a du mal à imaginer ces queues. Pourtant elle a vécu bien des années à Paris mais, même pendant la grande guerre, on parvenait à se nourrir sans trop d’attente. Il est vrai qu’alors, si les combats faisaient rage, l’ennemi ne tenait que le petit coin de France en haut à droite sur la carte, celui par lequel ils arrivent chez nous lorsqu’ils nous envahissent. Elle avait alors une quarantaine d’années et le père de Charles près de cinquante. Les deux garçons étaient trop jeunes pour aller sur la Marne. En 18 Charles, qui était de 1900, allait partir lorsque l’armistice de Rethondes l’avait dispensé d’aller se faire tuer. Sales Boches, pense la Mémé Touquin présentement, et avec quelque apparence de raison.
- Pour les chaussures je ne peux malheureuse­ment pas t’aider, mon pauvre petit, mais pour les victuailles je t’ai préparé de quoi faire quelques festins dont vous me direz des nouvelles !

- J’en suis certain, grand-mère ! Vos amis, les fermiers du coin sont formidables !

- Ils ne s’en laissent pas compter par les Boches et ils ne livrent qu’un minimum sur les réquisitions, ce sont de bons français qui aspirent à affamer l’ennemi pour engraisser les gens d’ici et leur parentèle parisienne. Tiens, j’ai reçu cette semaine une bonne lettre d’Alger. Ton Papa va bien, il est commandant maintenant, il organise la revanche... Et il mange à sa faim, m’écrit-il. Il n’y a pas de restrictions, là-bas, naturellement. Enfin, ils doivent manger cet affreux couscous plus souvent qu’à leur tour !

- Mais c’est très bon, grand-mère !

- Petit dénaturé, de la mangeaille pour sauvages, et épicé comme tout paraît-il, qui vous emporte la bouche et vous dévore les intérieurs !

- J’en ai goûté à Montparnasse et je me suis régalé. On peut l’épicer plus ou moins avec l’harissa.

- Allons, tant mieux ! J’avais peur que mon petit soit condamné à avaler des choses horribles et dangereuses pour la santé.

Michel découvre soudain que son père est aussi le petit de sa Maman et il en est un peu bouleversé, pas habitué aux changements de perspectives, pas accoutumé à envisager le commandant africain en “petit”. Sa pensée glisse sur la relativité des choses et la vision qu’il a de son père s’enrichit de ce point de vue qu’il n’avait pas imaginé jusque là.

Le repas touche à sa fin. Michel, lui, n’a plus faim. Du tout ! La délicieuse crème a fini de le rassasier comme il ne l’a pas été depuis bien longtemps. Gertrude commence à desservir la table sur laquelle les reliefs s’accumulent, abandonnés négligemment sur le lin pur de la nappe finement brodée. Le service campagnard est loin de la rigueur des bonnes maisons parisiennes, mais ce laisser aller possède un charme particulier, un peu exotique. Il va être temps de repartir bientôt, mais avant cela le plein des sacoches réclame le plus grand soin, pour équilibrer sans rien abîmer. Dans son grand cellier sombre et frais la Mémé a regroupé les victuailles qu’elle lui destine : un bidon de trois litres de lait frais, des pommes de terre, des carottes, des pommes en l’air, un jambon sec, du pain fabriqué à la maison et enfin des crépinettes, délicates charcuteries à base de porc haché, bien tendres, enrobées de bardes de lard. Une fois chargées les sacoches ont l’air d’avoir triplé de volume. Le pain, fragile est au-dessus, les crépinettes en dessous des pommes de rainette. Le ravitailleur va pouvoir reprendre la route après avoir embrassé sa grand-mère qui pique un peu. Il pousse la machine, bien lourde maintenant, sur la route et s’arque boute pour la lancer. Elle tousse, hoquète et, au moment où le pauvre pousseur désespère, le tac tac du moteur se décide à rendre le retour possible. Il faut sauter vite sur la selle, lever haut le bras pour dire au revoir et merci, se retourner un instant pour apercevoir la vieille dame tout émue sur le pas de sa porte qui, elle aussi, agite la main.

Il est trois heures déjà, le soleil est encore haut dans le ciel, dans l’axe de la route, et sa lumière est blanche, brutale. Paris est loin, le bitume ne défile presque pas, comme s’il collait aux pneus. Michel s’ennuie un peu, sur cette route qu’il connaît comme ses poches. Il pense à ce qui l’attend à son retour, mais, au-delà du déballage triomphal du contenu des sacoches, les inquiétudes qu’il ressent face au rôle qu’il va devoir jouer, presque contre son gré, dans la lutte contre l’envahisseur, lui donnent un peu envie de rester là, sur le bord de la route, assis dans les chaumes piquants, au milieu des fourmis, des bêtes à bon dieu et des araignées. Loin du tumulte des hommes et des périls au devant desquels il roule à petite vitesse. Tournan-en-Brie bientôt, la mi-chemin. Soudain la machine devient faible, le moteur s’emballe et la vitesse décroît. Michel sent que la panne est là, comme s’il était exaucé... mais, en réalité, il n’a pas envie de rester ici, la route qui semble collante lui fait peur. Et il n’a même pas de trousse à outils, aucun tournevis, nulle clef, rien que du ravitaillement lourd et inutile. On n’avance plus du tout et le moteur s’époumone. Impossible d’aller plus loin. Le pouce sur le décompresseur Michel étouffe le moteur fou avant qu’il ne casse et laisse filer l’équipage en perdition sur l’herbe grasse du bas côté. Il est en sueur, il pousse la béquille du pied et recule sa monture par le guidon et la selle. Découragé, il s’assied dans l’herbe. Que faire ? La route est déserte et le restera sans doute pendant des heures, avec le risque de rencontrer une patrouille allemande qui ne manquerait pas, au mieux de confisquer son butin, au pire de le traîner à la kommandantur locale pour l’interroger sur le trafic alimentaire auquel il se livre. Peut-être veut-il affamer l’armée allemande, ce cheun’homme ? Il va voir de quel bois elle se chauffe, l’armée du grand Reich. En brisson, tout te suit ! Comme une envie de pleurer soudain, il tourne un regard plein de reproche vers son épave pour découvrir une large tache luisante dans le bas de la sacoche, juste au-dessus du pot d’échappement. Quelque chose a coulé sur le pot, qui sent la graisse brûlée et qui rend le métal mat. Il s’approche. L’odeur est désagréable, mêlée de vapeurs d’essence. Derrière le pot la courroie d’entraînement de la roue est gluante et poussiéreuse. La graisse des délicieuses crépinettes, exposée à la chaleur du pot, a coulé et la courroie patine sur son tambour. Il faudrait tout démonter et tout nettoyer. Mais cela supposerait un matériel qu’il ne possède nullement. C’est la catastrophe. D’autant plus que, pour repartir, la liaison entre la roue et le moteur est strictement nécessaire.

Un chiffon pris sous la selle. La sacoche vidée dans l’herbe. Les crépinettes sont foutues, chaudes et gluantes. Michel les jette au loin avec rage. Quelle connerie la guerre, pense-t-il, on ne sait pourquoi. Il tamponne l’intérieur, puis l’extérieur du sac. Il s’attaque à la courroie, la fait coulisser pour atteindre chaque centimètre, fait tourner la roue arrière pour débarbouiller le tambour. Peine perdue, apparemment ! La bande de toile enduite de caoutchouc patine toujours sur le métal. Furieux il ramasse une poignée de terre et la jette sur l’engin. Il frotte et frotte encore. Lorsqu’il tente de faire tourner la roue, la courroie suit. Vite, les légumes sont rechargés. On relance la misérable machine, le moteur tousse à nouveau. En selle les dérobades de la courroie qui n’est pas parfaitement dégraissée font frémir d’inquiétude le pilote néophyte. Par instants il n’avance presque plus... Pourtant il sent que le sable, de mieux en mieux réparti, permet d’avancer. Bientôt Paris, si Dieu le veut !

(à suivre)

***
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MessagePosté le: Dim 2 Déc - 12:02 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

Patrice Guyot a écrit:
Hi ! hi !

Là on est dans une autre expérience...

Parce que ce bouquin n'est pas fini ! En fait je me met dans l'obligation de le finir pour vous tous : bien fait pout moi...

***

hi hi ! Fallait pas commencer... Mais nous allons t'insuffler le courage pour l'achever...
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MessagePosté le: Dim 2 Déc - 14:52 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

J'espère bien !

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MessagePosté le: Jeu 27 Déc - 12:19 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

VI         
 
 
Un mauvais début         
 
 
Lorsqu’il arrive enfin boulevard Henri IV, avec son engin fourbu, il monte dans l’ascenseur en titubant un peu sous l’effet de la fatigue et du poids des sacoches posées sur son épaule. À travers la lourde porte de bois mouluré et verni, il entend la sonnerie insistante du téléphone. La maison est vide et personne ne répond. Il se précipite sur les clefs, cachées au fond de sa poche gauche, loin derrière le mouchoir. Laissant son chargement sur le pallier, il saute dans l’entrée, vire vers le salon et arrache de sa fourche de métal poli le lourd combiné de bakélite. C’est Fog, la voix tendue, inquiète, implorante presque :- Il faut que je te voie tout de suite. Au square Sully dans un quart d’heure, tu veux ?- Une demi-heure, je préfère. Je dois ranger le ravito que je suis allé chercher à la campagne. Rien de grave ?

- Un peu, si, je t’expliquerais tout à l’heure !

- Bon, à tout de suite !

Un coup d’œil sur sa montre-bracelet lui confirme qu’il est six heures trente. Il sera à sept heures devant l’entrée du petit square. Tout ranger dans le garde manger, sauf les crépinettes fondues qui doivent faire le bonheur des fourmis au pied du buisson, quelque part à trente kilomètres d’ici. Se laver les mains, se débarbouiller en vitesse et filer rejoindre Fog. Que se passe-t-il donc ? Pourquoi cette hâte, cette panique dans la voix chez ce garçon si tranquille ?

Fog qui l’attend déjà quand il arrive, aux aguets, farouche comme une biche qui craindrait pour son faon, se jette sur lui :

- On est dans la merde, mec !

- Pourquoi, on n'a rien fait...

- Tu rigoles, le Criquet s’est fait cravater. S’il parle on est bons comme la romaine !

- Merde ! laisse tomber Michel, consterné.

- Comme tu dis !

- Qu’est-ce qu’il faut faire, à ton avis ?

- Pas grand chose. Espérer. Si on se tire, ils sont capables de chercher des crosses à nos familles. On peut pas faire ça.

- Non, on peut pas !

- Mais on devrait aller passer quelques jours ailleurs que chez les parents, histoire d’être prévenus s’il y a un débarquement chez eux.

- T’as raison, je vais aller chez ma grand-mère, rue Saint-Paul

- Moi je vais chez ma tante, la sœur de Papa qui cultive des poireaux et des carottes à Argenteuil.

- Il faut qu’on échange nos téléphones. Note le mien : Turbigo 21 12.

- D’ac ! J’ai noté Archives pour tromper l’ennemi, commente Fog, très petit garçon insoucieux des enjeux de l’affaire... Le mien, c’est Argenteuil 16 18.

- Bon, je vais me tirer dès que j’aurai prévenu ma mère. Si elle n’est pas rentrée je laisse un mot dans l’entrée. Au fait, tu m’as pas dit comment tu as su pour le Criquet ?

- J’avais rencart avec lui ce matin, j’arrive et un mec inconnu s’approche, il me dit : « Je suis un ami du Criquet, on peut parler un instant ? ». Moi j’ai eu la trouille, mais il avait pas l’air méchant et il connaissait le nom de code. Il m’a dit qu’une équipe s’était pointée chez lui à six heures ce matin et l’avait embarqué sans ménagements. Il a pratiquement vu la chose, il habite sur le même pallier. Il s’est demandé s’ils allaient sonner chez lui mais rien, ils sont partis aussi vite qu’ils étaient venus. Depuis quelques jours le Criquet informait son voisin de tous ses rendez-vous. Il sentait qu’il était repéré, le pauvre !

- Ils travaillaient ensemble ?

- Oui, le nouveau se fait appeler Jussieu. J’ai l’impression que c’était le patron du Criquet. Un petit bonhomme sec avec une grosse moustache en tablier de sapeur. Assez grand bourgeois, bien sapé, langage châtié.

- Qu’est-ce qu’il pense pour le Criquet ?

- Ils vont essayer de le sortir de là, mais les chances sont minces, paraît-il. S’il parle tout le monde est en grand péril. Ceux qui sont prévenus ont la chance de pouvoir se mettre à l’abri, les autres c’est une course contre la montre pour leur donner l’alerte avant que la police ne vienne sonner chez eux.

- On est privilégiés, en somme !

- Si tu veux !

- Bon, on y va ?

- Oui, salut vieux ! Bon courage et à bientôt.

Fog tourne les talons et s’éloigne, grande silhouette athlétique et dégingandée, vêtue d’un pantalon de toile beige et d’une chemisette blanche, qui s’enfonce dans le boulevard en direction de la colonne de juillet.

Michel saute chez lui. Simone n’est pas rentrée. Il glisse quelques affaires de toilette et quelques vêtements dans un sac de sport, gribouille un mot sur une feuille de cahier : « Suis chez Mémé Saint-Paul, je t’expliquerai. Baisers. Michel ».

Cécile, la petite bonne qui n’a pas congé le dimanche ouvre la porte. La grand-mère est là. Elle est toujours là. Michel a rentré la petite moto dans la cour dite de la corderie, souvenir de l’époque où les ouvriers d’Albert tressaient le lin et le chanvre dans l’atelier qui ouvre ses verrières ici, dans ce puits profond et sonore au curieux carrelage vernissé, blanc à bouchons noirs.

Il donne une vague explication à la vieille dame et file s’installer dans la chambre qui, depuis longtemps, lui est réservée dans l’immense appartement, juste à côté de la salle de billard. Sans défaire son sac, Michel se laisse tomber sur le petit lit, les mains sous la nuque, rêveur. Quelle dérision, pense-t-il, de se sentir pourchassé avant d’avoir rien fait. Et ce pauvre Criquet, avec son air de petit comptable bien propre sur lui, que lui font-ils, en ce moment ? Parviendront-ils à lui arracher des aveux, des noms ? Le sien peut-être, mais il ne connaît pas son adresse. La gestapo est-elle capable de le repérer cependant ? Et s’il est pris, se rendront-ils compte qu’il ne sait rien, ou le tortureront-ils, à tout hasard, avec la monstrueuse indifférence qu’il n’est pas difficile d’imaginer chez des fonctionnaires de police barbares, entre sadisme et efficacité méthodique ? D’ailleurs, la torture, il le sait bien, n’est pas toujours destinée à obtenir des aveux ou des noms de complices. Le plus souvent elle est destinée à faire des exemples, à dissuader les candidats à la rébellion, à les terrifier. Même les plus courageux tremblent devant cette perspective. Il a une sainte trouille, le petit Michel ! Il pense que les grands résistants ont certainement du poison à leur disposition, cyanure ou autre toxique foudroyant, capable de leur épargner à la fois le martyre et le risque de parler. Le Criquet possédait-il quelque chose de ce genre ? Son importance était-elle suffisante pour que Londres ait jugé utile de le munir d’un tel produit ? Et si tel était le cas, ce petit bonhomme avait-il eu le courage de se supprimer à temps, avant d’être certain qu’il ne s’en tirerait pas vivant ? La moindre hésitation conduit à se faire priver de cette terrible porte de secours, la première fouille, pratiquée par des gens avertis, et on se retrouve livré aux bourreaux, sans aucune chance de tirer sa révérence avant de plonger dans l’horreur.

Michel se prend à espérer que le Criquet n’aura pas hésité à mordre dans la capsule, si toutefois il la possédait. Tout cela semble si irréel, dans cet appartement calme et vieillot, qui paraît immensément loin des infamies teutonnes ! Tellement à l’abri, même si des patrouilles, en ce moment même peut-être, passent devant la porte de la rue dont le lourd battant sculpté semble un rempart infranchissable. Un instant il imagine sa grand-mère chassant les malappris qui auraient eu le culot de sonner à sa porte, dérangeant sa quiète retraite et tentant de débusquer son petit-fils chéri. Il sent alors des larmes couler sur son visage, tandis qu’il réalise combien ses rêveries enfantines sont loin de la réalité, combien rien ni personne ne peut le mettre à l’abri. Le goût salé des larmes qui coulent aux commissures de ses lèvres ressemble à une enfance très douce et maritime. Il songe un instant à Vierville, son paradis à lui, déjà lointain, détruit, inaccessible. Tournant les yeux vers les rayonnages proches du lit, il cherche le secours d’un livre qu’il aime entre tous et dont il laisse toujours un exemplaire ici, dans cette retraite, cette tanière où il se réfugie surtout quand il est malheureux. Ce qu’il cherche, c’est Jadis et Naguère de Verlaine, qu’il aime bien davantage que le père Hugo, n’en déplaise à l’excellent Grenier. Il pense aussi au petit recueil, découvert chez un bouquiniste tout proche de l’Institut, destiné à l’enfer des bibliothèques – Femmes – dont l’ouverture qu’il connaît par cœur commence ainsi :

Je veux m’abstraire vers vos cuisses et vos fesses
Putains du seul vrai Dieu seules prêtresses vraies,
Beautés mûres ou non, novices ou professes,
Ô ne vivre plus qu’en vos fentes et vos raies !

Mais l’étagère est toute tourneboulée, les petits objets qu’il aime ont été déplacés, il ne voit pas la minuscule paire de skis – d’un goût douteux – rapportée de Chamonix il y a quelques années, non plus que la petite marquise de porcelaine, dont seul le buste dévêtu subsiste, après qu’elle eût été une jolie poupée d’apparat, probablement destinée à la vitrine d’une aristocrate du siècle précédent. Il se lève, fouille, bouscule et ne trouve rien. Pas plus le livre que la marquise ou les petits skis. Son angoisse a disparu pour faire place à de la colère ! Qui donc s’est permis de violer son intimité et d’égarer ce à quoi il tient ? Cécile, évidemment ! La petite bonne campagnarde, entrée au service de sa grand-mère vers quatorze ans et qui doit en avoir près de dix-huit aujourd’hui. Une femelle, pense-t-il, avec une odeur de transpiration que ses durs travaux expliquent, autant qu’une hygiène simplette. Des jambes un peu lourdes, mais fraîches, émergeant d’une simple robe noire, des escarpins sans grâce qui galbent le mollet, sans élancer vraiment une silhouette pataude. Des fesses replètes et bombées. Très peu de poitrine. Un tablier de piqué blanc pour soubrette de comédie. Les cheveux au carré, blonds filasse. Le regard résigné, bovin, sournois aussi. En dessous pourrait-on dire. Cécile est là, il le sait bien puisqu’elle lui a ouvert la porte, la petite fourbe. Il part donc à sa recherche dans le grand appartement, l’oreille au aguets. La chasse n’est pas longue : elle fait les poussières dans la plus petite des deux salles à manger, celle qui suit l’entrée. Sur la pointe des pieds elle passe son chiffon sur les assiettes anciennes et les soupières du vaisselier. Les fesses tendues et involontairement provocantes. Alors, soudain, la colère glisse vers le désir. Un désir de soudard, une envie de forcer la femelle, surtout si elle n’est pas consentante, de la soumettre par la violence, de l’humilier.

Il prend l’air sévère :

- Cécile, c’est vous qui avez rangé ma chambre ?

- Oui, Monsieur, répond-elle, l’air déjà contrit, pressentant que le mauvais temps se lève.

- Vous avez tout mélangé. Et il y a des choses auxquelles je tiens que je ne trouve même plus ! Vous méritez une bonne punition, ajoute-t-il avec mauvaise foi.

La petite est affolée, animale, émouvante comme une biche face au veneur brandissant une dague. Elle est tournée vers lui, maintenant. Elle attend le coup sans savoir d’où il viendra. Michel, dans un seul geste pose un genou sur le parquet, comme pour un hommage moyenâgeux et glisse une main le long de sa cuisse. Le bas, la peau délicate, le tissu à nouveau. Muette de surprise Cécile ne bouge pas. La chair est douce, veloutée, tiède. La culotte, tout de suite, fine et soyeuse, à travers laquelle se devine la toison. Sans l’ombre d’une hésitation Michel glisse deux doigts entre la peau et l’élastique. Il écarte le tissu qui voilait le sexe. Cécile n’a toujours pas bougé. Pas consentante, soumise. Depuis toujours les bonnes savent que les maîtres ont un droit de cuissage sur elles. Surtout les jeunes puceaux impatients. À quoi bon se révolter ? Elle est accessible maintenant ; la chair fragile est trempée et, délicatement, Michel glisse l’index dans le vagin de la jeune fille qui exhale un léger soupir tout en contractant les muscles de son ventre, de ses cuisses qui serrent l’avant-bras du soudard, entre rejet et acceptation. Il la sent palpiter, au plus intime de son corps. Levant les yeux, il rencontre son regard humide qui se dérobe à l’instant même. Il sait qu’elle ne bougera pas, maintenant. Il sort l’index du fourreau et il avance un peu. Il sent l’anus contre la pulpe de son doigt humide. Sans hâte il pousse pour ouvrir le muscle. Cécile, alors, se soulève sur la pointe des pieds, comme pour tenter d’annuler la montée du doigt. Elle regarde son violeur, maintenant, pleine d’incompréhension et de détresse. L’index est enfoncé jusqu’à la dernière phalange. Le pouce trouve l’ouverture du vagin facilement dans les muqueuses humides. Alors, passant sa main gauche sous la robe, le long de la cuisse, il franchit la culotte, frôle le ventre et prend le sein à travers le bonnet de dentelle du soutien-gorge. Il regarde son visage aux lèvres entrouvertes, repousse le tissu vers le haut, caresse un instant le renflement délicat qui lui remplit à peine la main, devine le mamelon turgescent et le serre entre le pouce et l’index. La respiration de Cécile se fait rauque.

- Pas ici, murmure-t-elle... Je voudrais m’asseoir.

- Rien du tout, ou alors tu me laisse regarder ta chatte !

- Je ne veux pas !

- Alors, tu resteras debout.

- Bon, d’accord, fait-elle dans un souffle, réalisant que sa pudeur, de toute manière, n’a plus grand chose à perdre.

- On va dans le billard, ordonne Michel qui n’ignore pas que personne n’y met jamais les pieds.

Libérée des doigts qui la fouillaient, Cécile passe devant et ses fesses balancent avec une coquetterie involontaire tandis qu’elle prend le chemin du lieu qu’il a choisi. Michel lui emboîte le pas et porte sa main à ses narines. Ses doigts gluants gardent une odeur marine et sexuelle qui lui monte à la tête, la trace toute fraîche d’un appel sucré mais impératif, d’une attirance qui vient du fond des âges. Dans la grande pièce abandonnée Michel pousse la camériste vers les chaises recouverte de cuir de Cordoue qui s’alignent le long du mur dans l’attente de visiteurs qui ne viendront plus. Cécile se laisse tomber sur le premier support qui se présente, juste à côté d’un affreux porte-manteaux.

Michel est de nouveau à genoux devant elle.

- Montre, presse-t-il.

- Non, supplie-t-elle, pour la forme, sachant qu’elle n’a aucun moyen de sauver ce qui lui reste de dignité.

Une main sur chaque cuisse, Michel ouvre la fille, faisant remonter la robe le long des jambes. Elle ne se défend plus, ne tente pas de se dérober. La lumière faible éclaire maintenant un sexe dodu, à peine voilé par une toison claire et peu fournie. Les lèvres rose vif, dégagées par la culotte qui n’est plus qu’une ficelle, sont surmontées par un clitoris turgescent. Un long filament gluant, posé sur les poils, dégoûte Michel qui déclare brutalement :

- C’est assez pour aujourd’hui ! et il referme sur la chatte béante qui l’effraie le rideau de la culotte de satin blanc.

Il se redresse et accompagne la soubrette jusqu’à la porte qu’il ouvre devant elle.

- Si vous voulez que je vous cherche votre livre..., minaude-t-elle.

- Non, merci, je me débrouillerai, la congédie-t-il avant de retourner vers sa chambre, troublé plus qu’il ne le voudrait, mécontent de lui, vaguement honteux. Il va se laver les mains, ôter cette odeur de fille branlée qui l’excite et le dégoûte tout à la fois.

De retour devant l’étagère il repère tout de suite, deux planches plus bas que d’habitude, les livres et les objets qu’il cherchait. Un prétexte, un mauvais prétexte pour un quasi-viol sur une fille soumise, plus consentante qu’il ne l’aurait voulu. Pas mécontente d’exhiber son entrejambes, la donzelle. Fière de son trésor gluant. Elle n’aurait sans doute pas détesté entrer dans la chambre pour finir ce qui était si bien commencé, se laisser basculer sur le lit étroit en soufflant : « Non, Monsieur Michel, ce n’est pas raisonnable ! ». Mais, en même temps elle aurait ouvert les cuisses pour qu’il n’ait pas de mal à la pénétrer. Elle l’aurait happé avec son sexe vorace et se serait crue possédée par le Prince charmant, elle aurait aimé qu’il la domine, qu’il l’oblige. Il n’a pas envie de cette proximité, il fuit, malgré la douleur qu’il ressent dans le bas ventre. Il ne va quand même pas prendre le risque de lui faire un gosse, à cette bonniche lubrique !

Il s’étend sur le lit avec le livre de Verlaine. Il se demande ce que fait Cécile en ce moment, avec sa chatte trempée et le petit trou de son cul qui se serrait, il y a quelques instants seulement sur la base de l’index impatient qui tourne les pages sans les lire, emporté par la rêverie érotique. La sensation de l’anneau de chair autour du doigt renaît, troublante, tandis que l’aigre sonnerie du téléphone retentit dans tout l’appartement, imposant un retour aux réalités immédiates. Il est sept heures et demie, sans doute est-ce Simone qui vient aux nouvelles. Michel ouvre sa porte, sa grand-mère se profile déjà au bout du couloir : « Ta mère, au bout du fil ! ».

Il traverse, à grandes enjambées, la petite salle à manger qui conduit au bureau de la vieille dame. Cécile est en train de dresser le couvert. Une demi-heure plus tôt, appuyée ici même contre le mur aux cimaises moulurées d’acajou et aux peintures coquille d’œuf, elle se soulevait doucement pour retarder l’entrée d’un doigt impatient dans ses fesses. Michel la frôle sans qu’elle se retourne. Le combiné d’ébonite est posé sur le sous-main. Simone est inquiète de ce changement de programme, elle se demande si son fils est fâché contre elle. Bien du mal à retenir le « j’ai besoin de toi, rentre tout de suite si tu m’aimes ! ». Il la rassure sans rien lui dire de la véritable raison de son départ : « J’avais envie de voir Mémé, je rentre demain. »

Deuxième repas de la journée avec une ancêtre. Michel n’en gardera aucun souvenir. Sauf des allées et venues de la petite bonne silencieuse aux mains trop rouges, aux jambes émouvantes quand elle repart vers la cuisine d’une démarche sans grâce. Les cuisses pleines et blanches, entrouvertes, se superposent avec l’image de la robe noire qui s’éloigne, avec le nœud de piqué blanc du tablier dont le brin le plus long se love entre les deux hémisphères de la croupe, glisse le long du sillon.

(à suivre)

***
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MessagePosté le: Sam 29 Déc - 14:38 (2007)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

 
VII       
 
 
 
 
L’amour au soleil       
 
 
Charles ne sait pas encore ce qu’il vivra avec Blanche. Il sait juste qu’il la trouve belle, attirante, désirable. Moins belle sans doute que les putes des lupanars d’Alger, mais tellement plus vraie. Pas de maquillage, pas de fanfreluches ni de dentelles de mauvais goût. Un franc parler qui ne s’embarasse pas de mielleuses et vénales tentatives de séduction. Une femme avec laquelle on aimerait faire un bout de chemin, si elle le voulait bien. Il songe, avec la grossièreté militaire qu’elle est PCM, ce qui signifie tout bonnement Pine au Cul Mettable, sur le modèle de RAS pour Rien A Signaler ou SOS pour Save Our Souls, inauguré par le Titanic en perdition. Il sourit de ces pensées trop sérieuses et se demande s’il a, lui aussi heurté un iceberg !Les bidasses sont sortis des GMC et se sont rassemblés en colonnes par trois. Il ne faut pas les laisser se dessécher au soleil, une insolation est si vite arrivée ! Charles leur donne ses instructions, très simples :
- Aller vous restaurer à la cantine, ensuite vous vous mettrez à la disposition du commandant du camp qui vous donnera ses instructions. Rassemblement, ici même, ce soir à dix-huit heures trente, avant le dîner. Rompez ! Les loustics s’égaillent comme des écoliers lorsqu’on les lâche dans la cour de récré. Dans une encoignure protégée par l’ombre, Blanche n’a pas perdu une seconde du rassemblement. En suivant des yeux la dispersion de sa troupe, il la découvre, immobile, discrète et attentive. Mais il fait semblant de ne pas l’avoir remarquée. Il sait qu’il faut laisser venir, ne surtout pas avoir l’air d’attendre quoi que ce soit. Pousser l’autre à se découvrir en premier pour garder l’initiative. Elle s’approche de lui, comme par mégarde :

- Le foyer est fermé, mon commandant ! Vous m’offririez un petit Pastis au mess en attendant le déjeuner ?

- Bien volontiers ! Allez m’attendre là-bas, je vais me présenter au patron du camp et je reviens. Commandez ce que vous voulez de ma part.

- Merci, mon commandant, c’est pas de refus, j’ai le gosier aussi sec que ce satané désert.

Charles entre dans le bâtiment en pensant qu’elle en fait un peu beaucoup dans le genre titi. Le local des officiers est vaste et bien arrangé. Très couleur locale, avec des objets artisanaux un peu partout : plateaux de cuivre, tapis, bois sculptés… Le commandant Durant est une vieille baderne coloniale, obtuse et alcoolique, comme en témoigne un appendice nasal qui évoque la fraise bien mûre. Charles se présente et met son escorte à la disposition du maître des lieux en pinçant un peu le nez. Le bureau est couvert de papiers en piles écroulées, dans un désordre infâme, la plupart froissés, maculés de taches de graisse, de traces rougeâtres de mauvais vin. Le fringant commandant d’aviation se dit qu’il fera un rapport soigné à son retour, mais il sait bien que la plupart des postes éloignés sont tenus par des gaillards de cet acabit, militaires de carrière ravagés par la déliquescence coloniale.

- Quel est votre effectif actuel, commandant ? demande Charles pour dire quelque chose, car il le sait à peu de chose près.

- Un demi-régiment, 380 hommes du rang, 35 sous-offs et une dizaine d’officiers.

- Vos bâtiments d’origine étaient prévus pour 200 personnes, et vous allez recevoir une centaine de jeunes recrues la semaine prochaine. Il vous manque au moins 300 places. Où en êtes-vous des travaux ?

- Je vais vous montrer tout à l’heure. Nous finissons une aile de douze chambrées pour huit, et nous allons en mettre deux autres en chantier. Nous attaquons aussi une extension de la cantine et des cuisines qui sont devenues totalement inadaptées. Nous en sommes à quatre service par repas et nous préparons une partie de l’ordinaire dehors. Heureusement qu’il ne pleut jamais dans ce pays de merde. On a plein de bougnoules, des bicots et des négres… Ils sont habitués à vivre dehors, ces cons-là. On s’emmerde bien pour eux, vous croyez pas ?

- On peut le voir comme ça, mais on peut dire aussi que nous devons assurer un certain confort à tous ceux qui combattent avec nous.

- Mon cul, ils préfèrent être sous la tente. En plus, à l’intérieur ils salopent tout, des vrais porcs. C’est sûrement pour éviter l’anthropophagisme qu’ils n’en mangent pas ! Il rit grassement de sa plaisanterie qu’il croit bonne. Charles, lui, se demande s’il sait vraiment ce que signifie ce mot visiblement trop compliqué pour son cerveau étroit d’adjudant monté en grade. Il se dit aussi qu’il est temps de lâcher ce gros crétin pour aller retrouver la petite chauffeuse au mess !

- Je vous verrai plus tard, commandant. J’ai une affaire urgente à régler, de celles qui ne sauraient souffrir le moindre délai, ni le plus léger atermoiement… lance-t-il sur un ton qui ne laisse place à aucune discussion et avec une affectation forcée du langage destinée à établir la distance qu’il juge utile entre ce sous-fifre et lui, malgré leurs grades identiques.

Plantant là le couperosé qui, à l’évidence ne songeait qu’à lui proposer un petit apéritif – suivi de quelques autres de préférence – il salue avec hauteur et file sans se retourner en direction du mess où la jolie conductrice doit commencer à se demander ce qu’il fabrique, s’il cueille des fraises ou s’il ouvre des huitres !

Elle est posée sur un canapé de cuir jamais ciré, couvert de rayures et qui part en lambeaux par endroit, face à une table du cru, croisillons de bois sculpté et plateau de cuivre gravé, face à un pastis dont les glaçons sont presque entièrement fondus. Elle n’a pas du toucher à son verre, ce qui plaide à la fois en faveur de son éducation et en celle de sa tempérance. Facile ou difficile ? se demande-t-il, avec le secret espoir qu’elle ne le soit pas trop. Il se laisse tomber en face d’elle, dans un fauteuil club recouvert du même cuir minable et il remarque enfin les magnifiques yeux bleus qui éclairent le visage hâlé de la jeune femme, son ovale parfait, son front haut, sa bouche aux lèvres pleines, au sourire arqué et énigmatique de divinité étrusque. Il la trouve foutrement jolie, une bouffée de désir monte en lui, comme une vague qui viendrait de loin et n’en finirait pas de mourir sur une plage de sable velouté.

- Vous prenez la même chose, mon commandant ?

- Un whisky on the rocks ferait aussi bien mon affaire, s’ils ont ça en stock

- Vous avez du aller à Londres pour avoir pris goût à ce jus de punaises écrasées !

- Bien deviné, vous êtes un peu sorcière, répond-il avec un sourire enjôleur. Se tournant vers le gaillard qui tient le bar, il demande : Caporal, avez vous du scotch dans votre rade du bout du monde ?

- Oui, mon commandant, du Johnny Walker black label, c’est du bon, il paraît. Moi je n’en bois pas, le prophète l’interdit.

- Mon Dieu à moi le permet, dans sa grande bonté. Loué soit-Il. Versez m’en un solide, mon vieux, avec trois glaçons !

Charles, c’est moi, déjà. Surtout quand il est en train de tomber amoureux. Lorsqu’il poursuivait la toute jeune Simone sur le sable doré de Vierville, reluquant ses cuisses musclées qu’il allait saisir dans la fougue du jeu, prétexte à des contacts fugaces qui sans cela eussent été interdits, j’étais là et sa main était la mienne. Lorsqu’il bascule l’élégante comtesse von Kurtz, salope distinguée qui s’est laissée trousser comme une chambrière, offrant son sexe rose, à peine voilé par une impetceptible toison blonde-rousse ; le regard concupiscent de Charles sur cette fente aristocratique, offerte avec la plus totale impudeur, c’est le mien.

Aujourd’hui, il me faut séduire cette petite Blanche dont les cuisses moulées par le treillis masculin me font crever de désir. Je la veux. Son ceinturon a du être bricolé pour se fermer sur une taille aussi fine. Ses cheveux, libérés du calot bougent au moindre souffle, comme un duvet de cygne. Elle rit soudain :

- Vous qui êtes bien placé, mon commandant, comment voyez-vous la suite de la guerre ?

Là, en douce, je plastronne, trop content de faire valoir un avis éminent !

- Nous allons gagner ! Difficile de dire quand, mais c’est certain ! Les Russes épuisent l’Allemagne, Monty, qui n’est pas un manche, avec l’aide de nos troupes, taille des croupières à Rommel en Tunisie. Le grand Reich craque de toutes parts. En mai ou juin l’Afrikakorps, ou ce qu’il en restera rembarquera en catastrophe. Nous pourrons organiser tranquillement le débarquement dans le midi qui permettra de prendre les nazis en tenaille quand les alliés auront mis le pied dans le Pas de Calais ou en Normandie.

- Vous croyez ? demande Blanche émerveillée.

- Bien sûr ! je vous trouve très jolie, vous savez !

- Ben tiens ! même que vous auriez bien envie de coucher avec moi, non ?

- On ne peut rien vous cacher !

- N’y comptez pas trop, je suis une fille sérieuse, j’ai été élevée par les bonnes sœurs ! mais son air mutin laisse un espoir, le pas trop aussi, ellipse probable pour « un peu, mais pas trop ». Les bonnes sœurs sont loin, maintenant qu’elle est sergent !

Une délicieuse odeur de légumes et d’épices couvre soudain le fumet tourbé du jus de punaises. Encore du couscous, ils ne connaissent vraiment que ça et les tagines, mais l’odeur est prometteuse et j’ai faim, moi ! Une semoule légère, des légumes dans leur jus aux aromates et aux herbes, du mouton, du bœuf, du poulet, des boulettes de viande épicées, des merguez grasses et piquantes. Dans des coupes séparées, des pois chiches et des raisins secs et sucrés. Par-dessus tout ça, une bouteille fraîche de bon vin rosé de Mascara serait la bienvenue !


- Nous pourrions déjeuner ensemble, non ? Cette odeur de couscous me fait saliver !

- J’ai faim, moi aussi mon commandant, allons-y !

Le déjeuner au mess est joyeux. Charles a fait entrer Blanche par exception en précisant qu’elle est son invitée. Il a obtenu une table pour deux, un peu à l’écart des officiers du camp auxquels le sous-bite qu’il a amené avec lui s’est joint. Au total une quinzaine de personnes se partagent la nourriture copieuse préparée par les cuistots du cru. Durant bâfre bruyamment et attaque déjà sa deuxième bouteille de Sidi Braïm en riant très fort. Rustre et grossier, un porc, pense Charles.

Blanche mange délicatement, avec des plissements du nez qui font songer à un petit chat buvant son lait. Elle est visiblement contente d’être là, avec ce commandant qu’elle trouve très séduisant et qui la regarde tendrement, un peu comme s’il voulait la manger. Mais elle ne se laissera pas croquer, elle sait comment sont les hommes et qu’il est des moyens de se les attacher ! Elle se garde bien de montrer le début d’attirance qui naît en elle. Pas folle. À distance, elle va le tenir, assez longtemps pour qu’il n’en puisse plus, pour qu’il soit prêt à tout promettre et à tout tenir. Avec lui, elle ne veut pas d’une aventure, elle sait déjà qu’elle veut l’attraper et le garder. C’est une intuition et une certitude, c’est lui qu’elle attend depuis qu’elle a seize ans, ou même moins. Ce visage calme, dominateur. Cette élégance naturelle qui est la marque de ceux qui vivent dans l’aisance. ce côté paternel et rassurant que ne peut manquer d’avoir un homme de cet âge, pour elle qui est si jeune. Son père, elle ne l’a jamais connu. Il est mort écrasé par une poutrelle sur le chantier naval de Toulon où il était contremaître. Elle n’avait pas deux ans. Sa mère ne s’est jamais remariée. Ils ont vécu modestement de la rente que les chantiers versaient pour s’excuser de leur avoir pris leur papa, à elle et à ses quatre frères et sœurs. Elle était la petite dernière. Son père n’aura jamais été autre chose qu’une photo jaunie dans un cadre de bois portant un ruban noir. Un beau jeune homme, pas même trente ans, souriant à la vie sous le soleil brutal du midi. Le père, pour elle, c’est un rêve très doux et lointain. Jusqu’à maintenant, c’était toujours pour les autres.

Comme elle n’est pas du tout folle, elle sait bien qu’on ne remplace jamais le père absent, mais elle n’est pas attirée par les petits jeunes de son âge. Quelques flirts furtifs et sans lendemain dans les bals de l’arrière pays lui ont laissé le goût amer de l’inachevé. Depuis qu’elle est en Algérie elle n’a laissé personne l’approcher, malgré des tentatives incessantes. Pas plus tard que ce matin, dans l’ambulance, ce petit âne d’infirmier qui lui déclarait sa flamme avec des yeux de merlan frit !


(à suivre...)

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tarzan


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MessagePosté le: Mer 15 Oct - 15:52 (2008)    Sujet du message: Documentaire sur Omaha beach, le débarquement D day Répondre en citant

Ce documentaire sur le débarquement à Omaha beach doit être très proche de la réalité attention les images sont très dures. Merci à ces soldats volontaires qui sont venus nous libérer. Parfois nous avons des images d'archives parfois ce sont des reconstitutions.

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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Ven 24 Oct - 12:59 (2008)    Sujet du message: Omaha Beach Répondre en citant

C'est tout à fait ça Omaha !

Je n'étais pas né, mais j'ai vu beaucoup de films, d'archives, de photos...

Et quand j'étais enfant il y avait des traces partout, des camions en ruine tout rouillés, des bunkers bouzillés (bien fait) et des quantités de bateaux coulés en face de la plage par les alliés pour faire un port artificiel...

A la fin des années 50 une entreprise de plongeurs découpait les épaves pour récupérer la ferraille (et débarasser le paysage) régulièrement ils crevaient les réservoirs de Gas Oil et on avait des marées noires sans cesse...

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MessagePosté le: Aujourd’hui à 16:02 (2016)    Sujet du message: Omaha Beach

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