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Le Temps Fou

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet     Index du Forum -> Les Arts (autrement dit : les choses vraiment intéressantes) -> La Littérature : ce que vous aimez ou ce que vous écrivez
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Sam 30 Juil - 16:50 (2011)    Sujet du message: Le Temps Fou Répondre en citant

Le Temps Fou       
 
       
 
 
 
C’est une carte postale d’avant guerre. Une carte bavarde et silencieuse. Le petit garçon glorieux et emprunté que l’on aperçoit dans le coin gauche, presque à l’extérieur du cadre, c’est mon père.


Cette image on dirait un souvenir estompé mais bien réel. Quel âge pouvons-nous avoir sur cette photo ? Huit ans, dix ans. Nous sommes en mille neuf cent trente-cinq, à peu près. L’endroit c’est St-Laurent-sur-mer, une petite plage pour vacances familiales dans le Calvados. À droite, à peine montrée, juste suggérée, la Manche. En face, à cent miles nautiques, l’Angleterre. À gauche c’est la maison d’Albert, le grand-père, qui figure sur la photo à côté de sa belle automobile, et qui a fait fortune dans le crin et les matelas, qui fabrique dans son usine l’espace de la naissance, de l’amour et de la mort. Peut-on imaginer plus belle occupation ? N’est-ce pas un métier qui l’égale à Dieu ?

Voilà, le décor est planté. Le minot et son grand-père maternel, celui qui a réussi. Parti de rien, devenu riche à force de travail et d’astuce. De courage aussi. Les marches une à une. Sans parvenir à combler les manques de l’éducation. Il a beau être riche, l’Albert, il va toujours au coiffeur et, pour lui, les sandales que porte son petit-fils, ce sont “les sandales à Michel”. Impossible de figurer dans une réception vraiment élégante. D’ailleurs il n’aurait pas le temps, ni l’envie.

Cependant il porte beau, l’ancêtre. Costume bien coupé, col cassé, chapeau de feutre du bon faiseur. On peut imaginer l’oignon d’argent ou plus probablement d'or attaché à une grosse chaîne qu’il a glissé dans la poche de son gilet.

Cette maison, ces Bergeronnettes qu’il va quitter, semble-t-il, c’est le symbole de sa réussite. Sa matérialisation. Une maison de maître à la mode deauvillaise avec ses colombages mi-dix-neuvième, achetée en douce, vers mille neuf cent vingt-deux, sans rien dire à sa femme ni à ses filles. Le plaisir est dans la surprise, dans les visages incrédules quand il fait entrer la belle auto dans le parc, en châtelain. On était venus à l’hôtel, en famille, l’année d’avant, bien plus modestement. Et soudain on ouvre la grande porte de la bourgeoisie.

Une maison de douze chambres – toute la famille et les amis aux bains de mer ! Trois hectares, une roseraie, un puits, quelques anges de pierre joufflus du plus bel effet, une rivière bordée de peupliers, un tennis et, au fond, au pied de la falaise, une maison pour le jardinier et sa femme. Un luxe inouï pour d’anciens pauvres. Quelque chose comme le gros lot à la loterie. Mais l’argent, on l’a gagné, sou par sou et Anaïs, la femme d’Albert, se demande s’il n’aurait pas du le garder en prévision d’une année difficile, ou pour acheter de nouvelles machines.

Ces inquiétudes sont loin, au moment de la photo. Les usines tournent à plein régime et de nouvelles machines pour couper et piquer les tissus et les garnissages, pour carder le crin, toujours plus efficaces, entrent régulièrement dans les ateliers.
Albert va retourner à Paris pour ses affaires, il pose un bref instant devant l’objectif du photographe appointé par le fabricant de cartes postales. Dans la lumière du matin. La chambre de bois posée sur son trépied n’est pas si discrète et l’homme caché sous le drap noir qui lui ouvre les portes d’un univers renversé n’est pas si banal au bord de la mer ! Albert l’a forcément remarqué. Ont-ils échangé quelques mots ? Que se sont-ils dit ? Mon souvenir est bien vague…

Sur la route qui longe la plage, la luxueuse Voisin semble attendre l’ordre imminent de filer dans le paysage, entre les haies du bocage normand qu’elle ouvrira devant elle comme un brise-glace. Quelle allure le grand-père ! Ernest, le chauffeur, se tient prêt à prendre le volant, à lancer le puissant moteur. La main sur la poignée de la porte, figé par la pose et son reflet est déjà à son poste ! Et nous, une main de propriétaires négligemment posée sur l’aile droite, nous déchiffrons le chemin à parcourir. On ne voit pas notre élégant bermuda de flanelle claire. Nous accompagnons simplement notre aïeul sur le départ, en méditant sur les détails d’exécution de notre prochaine bêtise. Nous restons en vacances, lui et moi. Lui le père-enfant et moi le futur-fils qui courra un jour, à son tour, sur ce sable fin, orangé, velouté.

On devrait, je vous assure, nous plaindre plus que nous blâmer d’être aussi bien habillés. Pas très commode, quand même ! Mais la volonté de standing familial règle tout et, tel l’excellent Bicot, chef du club des Rantanplan, dont les aventures ont été dessinées par l’Américain Martin Branner, nous devons composer avec des tenues un peu ridicules, abominablement fragiles, qui nous valent des remontrances acrimonieuses lorsque nous rentrons en lambeaux après avoir traversé bravement un roncier ou affronté une bande adverse. Les enfants de riches ont des soucis que les petits pauvres n’imaginent même pas !

Prestigieuse autant qu’une Rolls Royce, la Voisin possède une vitre de séparation entre le chauffeur et ses passagers. Albert, autoritaire et impatient, a l’habitude de la baisser en manœuvrant la manivelle pour donner son instruction essentielle : « Ernest, cornez ! ». Sans doute se venge-il ainsi de ne savoir pas conduire en jouant, malgré tout, un rôle dans le fonctionnement de sa très belle voiture !

Sublime automobile, ses merveilleux phares chromés, épaves précieuses, reliques d’une guerre oubliée, récupérés on ne sait comment (après quelle improbable catastrophe, quel dépeçage ?), ont encombré l’entrée de mon enfance pendant des années et leurs luisances impénétrables, leurs fils électriques inutiles, portaient quelque chose du prestige de l’ancêtre disparu, le parfum éventé, brumeux, d’un luxe lointain et délicieux.

C’est une plage comme les autres. Une simple langue de sable doré qui s’étend sur des kilomètres devant des maisons de vacances un peu prétentieuses.

En arrière plan, les Bergeronnettes, comme une toile de fond. Une femme, au premier étage, observe le photographe qui opère caché sous son drap noir. Est-ce notre mère bien que cette chambre ne soit pas la sienne ? En ce temps-là nous avions pris goût à la pêche, nous traquions les équilles avec la charrue, les crevettes grises et les bouquets à l’aide des filets appropriés, les crabes dormeurs, qu’on nomme aussi tourteaux, avec des crochets. Parfaite illustration de saint Michel terrassant le dragon, nous avions même lutté avec un congre, que la geste veut immense, et que nous fûmes obligés d’occire avec un canif pour échapper à une mort certaine. Charles, notre père et grand-père, s’était fait la belle depuis longtemps avec une donzelle qu’il accompagnait charitablement au Canada. Le petit ménage n’avait pas résisté à ce charmant voyage touristique et nous étions restés seuls, en compagnie d’une maman outragée et acariâtre.

Chaque année les vacances revenaient. Retour vers la plage dorée et poissonneuse. Une fois, emportés par la descente vers la mer, nous nous jetâmes au guidon de notre bicyclette, la tête la première, dans une voiture en métal dur. Il en résulta une méningite et on nous crut perdus pendant quinze jours. Dans un registre moins sombre je me souviens du jour où, tapis dans les herbes aux abords des cordes à linge, nous prîmes pour cible le postérieur gigantesque d’une solide et moustachue domestique italienne dans lequel nous tirâmes la munition de notre carabine à plomb. La sensible personne nous dénonça sans hésiter et nous fûmes privés de dessert pendant un temps incroyable.

Nous nous demandons encore si elle n’eut pas été mieux inspirée, malgré la douleur, d’éprouver de la joie à l’idée qu’elle avait été confondue avec un lapin ?

Dans quelques années, lorsque les Allemands auront envahi la France, nous reviendrons là. Nous y rencontrerons la belle Colette Schnegans, notre premier amour. Une fois, alors que nous étions dans la maison, la voiture des parents de Colette approchant, nous sortîmes précipitamment. Que faisions-nous donc, ou que craignions-nous qu’on crut que nous fissions ? En allemand le mot Schnegans ne signifie-t-il pas : Oie de neige ?

Cette plage que nous devinons si calme, si sereine à la fin de l’été, où nous posons glorieusement avec notre aïeul à côté de la belle voiture, dans une paix idyllique, va basculer dans un autre monde en même temps que dans l’histoire. Pour cette circonstance les alliés l’ont rebaptisée Omaha Beach. Ils viennent du bout du monde. Ils viennent se faire tuer sur nos côtes qu’ils n’ont jamais vues. Dix mille d’entre eux seront couchés sous le gazon vert tendre du cimetière militaire de Colleville, à trois kilomètres de l’endroit de la photo. Immobiles pour l’éternité, figés dans un garde à vous rendu impeccable par l’ordonnancement parfait des croix de marbre blanc que vient réveiller, ponctuer ici et là une étoile juive.
Il ne reste de cette aventure que les photos floues de Robert Cappa, bousillées par les crétins du laboratoire qui ont plongé ses négatifs dans le mauvais bain, celui qui fait baver les pigments, qui ravage l’argentique !

Il reste aussi les images qui se sont inscrites à l’envers de nos yeux quand nous avons su que les soldats de la délivrance avaient choisi le jardin de notre enfance. Comment avaient-ils deviné que cet endroit est le plus important du monde, celui qu’il fallait libérer en premier ? La Voisin se glisse entre les blindés, transporte des caisses de munitions et des officiers en battle-dress, des blessés aussi. N’est-ce pas là que la belle auto perdit ses phares ? Lee Miller, l’ancienne maîtresse de Man Ray, modèle à la plastique idéale, à l’éblouissant grain de peau, débarquera bientôt avec ses Leicas. Papa Hemingway la suivra de peu, correspondant de guerre mythique, bien décidé déjà à libérer le bar du Ritz sans perdre de temps. Montparnasse est loin, les années folles aussi !

Il fait un temps de chien. Mer démontée, plafond bas. Il est six heures du matin. Six juin, six heures. 666, le chiffre de l’apocalypse !
Les soldats du lever du jour attendent le débarquement comme une délivrance. Ils savent pourtant que le comité d’accueil n’est pas du genre à leur passer des colliers de fleur autour du cou !

C’est un jour glauque. Les sous-officiers allemands de garde découvrent la mer couverte de bateaux et comprennent soudain que leur dernière heure est venue.

Déjà les premiers boys barbotent dans l’eau froide et salée. Les mitrailleuses des blockhaus viennent d’ouvrir le feu. Les blessés appellent au secours sans parvenir à surmonter le fracas de la bataille, ils se noient dans cinquante centimètres d’eau. Personne n’a le temps de songer à eux. Dans l’effroi c’est chacun pour soi.

La marée est basse. La plage, hérissée de pieux Rommel acérés propres à éventrer les péniches, impose une longue traversée à découvert, sur le glacis balayé par le tir des armes automatiques. Face à face inégal. Pendant des heures interminables l’issue de la bataille reste incertaine. Les généraux  songent à faire rembarquer les survivants dans les péniches. Pour un repli qui serait une déroute. Finalement ils s’accrochent. Robert Mitchum relance ses soldats à l’assaut en glapissant : « Dans un moment il n’y aura plus que deux sortes de gens sur cette plage : ceux qui ont déjà été tués et ceux qui vont l’être ! ». On progresse mètre après mètre, les nouvelles d’Utah, de Gold, de Juno, de Sword sont réconfortantes, John Wayne tient Sainte-Mère-Église. À la pointe du Hoc, six kilomètres à l’ouest d’Omaha, les Rangers sont parvenus à escalader les trente-cinq mètres de la falaise abrupte. Au lance grappin. Suspendus à des cordes mal fixées dans les fragiles barbelés allemands. Les redoutables canons qu’ils doivent détruire n’ont jamais été installés.

Maintenant nos sauveurs vont se lancer sur la route que la Voisin s’apprête à parcourir. Ils mettront beaucoup plus de temps que la belle limousine, avec leurs chars, leurs Jeeps et leurs half-tracks. Dans deux mois et dix jours Leclerc entrera à Paris. Tout le monde aura vieilli. Surtout Albert qui ne sait pas encore qu’il mourra dans quelques semaines et nous qui sommes devenus des hommes, transformant les Panzers en feux d’artifice avec un bel enthousiasme. Il me faut attendre quelques années avant de naître, nous n’avons pas encore épousé maman que nous venons tout juste de rencontrer !

Omaha Beach, septembre 1999


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MessagePosté le: Sam 30 Juil - 16:50 (2011)    Sujet du message: Publicité

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