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Les Barzoïs

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet     Index du Forum -> Les Arts (autrement dit : les choses vraiment intéressantes) -> La Littérature : ce que vous aimez ou ce que vous écrivez
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Patrice Guyot
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Messages: 8 096
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MessagePosté le: Sam 18 Aoû - 23:43 (2012)    Sujet du message: Les Barzoïs Répondre en citant

   
LES  BARZOÏS


Nouvelle 

Pour Maman


Leur attention, un peu plus loin, a-t-elle été attirée par les aboiements de deux lévriers blancs, détachés sur le ciel par le clair de lune et sinistres comme des bêtes héraldiques à l’appui de l’écu d’une race de très anciens tueurs ?

André Pieyre de Mandiargues, Mascarets (Armoire de lune)

Pecca fortiter. (Pêche avec courage)

Luther


Les barzoïs 
  

Il est temps, je pense, au soir de ma vie, de confesser enfin l’aventure étrange qui m’advint lorsque, jeune encore, je vivais en célibataire à Bruges, en Belgique.

À cette époque, chasseur de femmes et amateur de chiens, j’étais connu dans toute la région pour mes deux lévriers russes, animaux splendides que je promenais quotidiennement, tant dans la ville que dans la campagne avoisinante. Ces chiens, sots assez mais d’une beauté à couper le souffle m’accompagnaient volontiers sans laisse aucune, marchant l’un à ma droite, l’autre à ma gauche sans jamais s’écarter que je ne les en eusse priés. Les roquets même qui, à l’accoutumée attirent irrésistiblement les grands chiens, les laissaient indifférents absolument. Sans doute avaient-ils le sentiment, fort justifié me semblait-il, d’appartenir à une autre race, à une aristocratie princière qui ne les autorisait pas à frayer avec la canine racaille.

Avec quelque prétention, je les avais nommés Léo et Lux. Pour qui ignore le caractère des lévriers russes, autrement appelés barzoïs, je dois dire ici quelle est cette race, rare assez et surprenante plus encore. Au temps des Tsars la plus noble occupation, une des seules praticables dans les steppes au demeurant, était la chasse au loup. Les barzoïs, chiens immenses, hauts souvent de plus de quatre-vingt-dix centimètres au garrot étaient voués à cette chasse et leur vitesse prodigieuse à la course leur donnait un atout formidable face à l’adversaire qu’ils isolaient de la meute. Ils rivalisaient alors de vitesse avec lui, le rejoignant immanquablement pour planter, sans hésitation aucune, leurs terribles mâchoires dans sa nuque. Cette chasse sauvage et magnifique, à laquelle je n’avais jamais assisté autrement qu’en rêve, me troublait pourtant d’une étrange manière.

Mais il faut en venir au curieux récit que, plus haut j’ai annoncé. Un jour, comme je travaillais assis à la table gothique qui me servait alors de bureau (comme elle continue de faire) par un magnifique soir de printemps, je vis par la fenêtre ouverte en face de moi, passer une jeune femme bizarrement accoutrée d’une longue robe immaculée qui me parût l’apparenter plutôt aux vestales antiques qu’aux modernes hétaïres auxquelles notre époque est habituée davantage.

Je ne l’aperçus que de dos, ayant levé les yeux un peu après qu’elle eût passé ma maison. Mais, malgré l’anachronisme de sa tenue, je fus frappé par la beauté assez irréelle au vrai de sa silhouette et de sa démarche décidée autant qu’empreinte de sensuelle nonchalance.

Cependant, j’oubliai vite cette vision en reprenant mon travail d’écriture. Le surlendemain seulement, comme j’étais devant ma table à l’heure des vêpres (ainsi diraient les pédants catholiques de Bruges), elle passa de nouveau sans que je visse davantage son visage, toujours identiquement vêtue. Je remarquai que sa taille était soulignée d’un large tissu rose ou bleu, pastel en tout cas, noué en ceinture sur le côté. Ses cheveux couleur d’or pâle étaient portés longs et flottants, ce qui ne manquait pas de lui donner l’apparence qu’on voit souvent aux anges figurés par les peintres du quattrocento.

Mais déjà elle disparaissait au bout de la rue, me laissant songeur. Qui pouvait-elle être ? D’où venait-elle ? Dès le jour suivant je m’informerai auprès des commères du quartier, décidais-je.

Malheureusement, le lendemain, non seulement nulle bonne femme du quartier ne sût me renseigner, mais personne ne semblait avoir croisé ou remarqué la jeune fille dont la vêture inaccoutumée aurait dû faire jaser pourtant.

Le soir même, je me postai une heure avant celle qui semblait être la sienne, à ma table, face à l’endroit par où, les deux premières fois, elle était venue. Et en effet, au bout d’un moment qui me parût une éternité je la vis se diriger vers moi, en quelque sorte, quoique obliquement, passer de profil et s’éloigner. Elle me sembla ravissante, visage régulier, nez droit et menu, traits fins, imperceptible sourire flottant sur les lèvres. Je ne le compris que beaucoup plus tard mais elle ressemblait étrangement à la femme idéale que je portais alors en moi...

Sans l’avoir aucunement prémédité, et sans aucune idée sur ce qui pourrait s’ensuivre, je décidai alors de la prendre en chasse. Sifflant Léo et Lux je sortis précipitamment dans son sillage où flottait encore, perceptible à peine, son parfum.

Au coin de la rue elle reparut, cent ou cent cinquante pas au-delà de moi, marchant avec une sorte de décision calme vers la sortie, point trop lointaine, de la ville. Léo et Lux demeuraient, à mes côtés, silencieux comme des ombres. Et plus nous allions, elle devant moi, plus les maisons s’espaçaient, comme il est habituel aux faubourgs des villes. Sereine et insouciante elle ne se retournait pas, parcourant calmement la distance qu’elle mesurait au compas de ses jambes.

Enfin, la dernière maison dépassée, nous entrâmes dans le bois qui, de ce côté, borde la ville. Le soleil baissant dans les frondaisons, une relative obscurité nous enveloppa. Lorsque nous fûmes profondément enfoncés dans la sylve, mon gibier s’engagea à main gauche - ne devrait-on pas dire “dans la voie sinistre ” ? - sur un chemin cavalier.

Je n’hésitai nullement à continuer la poursuite pour forcer ma proie sur son terrain, comme il est d’usage. Après un certain temps, la relative mais maléfique obscurité du sous‑bois s’éclaircit tandis que la robe blanche pénétrait dans une vaste clairière dont un chêne immense marquait le centre. La fille semblait flotter au-dessus du sol en direction de l’arbre. Intrigué, ne voulant pas me mettre à découvert, je ne pénétrais pas dans la clairière, préférant l’abri des derniers fûts.

Arrivée très près du vieil arbre, la belle fugitive se retourna soudain dans ma direction. Il me sembla qu’elle m’adressait un appel muet ou une supplique mais je n’eus pas le temps de m’interroger car les barzoïs, sans aucun ordre de ma part - est-il besoin de le dire ? - venaient de prendre leur course, filant comme deux flèches fantomatiques vers la fille qui s’était pétrifiée. Un cri d’horreur resta bloqué dans ma gorge tandis que les chiens se jetaient sur elle, la basculant et l’étranglant en silence dans un rituel d’une insoutenable barbarie. Leur besogne accomplie, les deux assassins, se faisant face, se dressèrent l’un contre l’autre et, symétriquement opposés au-dessus de leur conquête, formant un vivant blason, s’entre-tuèrent sans une plainte avant de retomber, comme au ralenti, sur le corps sans vie de ma maîtresse idéale qu’ils semblaient ainsi vouloir protéger du froid de la longue nuit qui venait.

J’ignore de quelle façon je suis rentré ce soir là et je n’en ai gardé nul souvenir. Je me demande encore comment je ne suis pas mort, moi aussi, en même temps que cette femme si brièvement mais si furieusement adorée.

Plus jamais un chien n’est entré chez moi  depuis ce jour et ma défiance m’impose parfois de longs détours dans la rue pour éviter l’un d’entre eux.

Cependant, ce soir veille à côté de moi un chat énigmatique dont les yeux verts aux pupilles elliptiques me scrutent et qui, peut-être sait tout de cette histoire, se gardant bien d’y faire allusion, par délicatesse à mon endroit sans doute ou plus probablement encore parce qu’il sait que je n’ai plus de rêves et n’en veux plus avoir.


Patrice Guyot - Pastiche d’A.P.M., Décembre 1994



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MessagePosté le: Sam 18 Aoû - 23:43 (2012)    Sujet du message: Publicité

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