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La Citrouille

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet     Index du Forum -> Les Arts (autrement dit : les choses vraiment intéressantes) -> La Littérature : ce que vous aimez ou ce que vous écrivez
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Patrice Guyot
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Messages: 8 096
Localisation: Paris - Saïgon

MessagePosté le: Ven 26 Juil - 13:13 (2013)    Sujet du message: La Citrouille Répondre en citant

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Patrice  GUYOT 

  
  
  
  
LA

CITROUILLE


 
  
 
 
 
 

Nouvelle 
  



 
 
Pour Cyril, mon frère.
 
 
... L’objet du désir n’est pas le corps ni la chose, mais seulement l’image.
 
Michel TOURNIER
Vendredi ou les limbes du Pacifique.
 
 
... tu es mon héroïne, ma Princesse de conte, ma septième merveille, mon oiseau des îles, mon petit pinson qui ne sait pas encore voler, mon crabe aux pinces d’or...
 
       P.G.              Motocyclettes
 
 
 
 


 
 
 
 
 
La Citrouille 
  
 
 
La plage de Deauville est, en hiver, un lieu hanté. Coquette et lumineuse aux abords des Grands hôtels qui ont nom “Normandy” ou “Royal”, elle s’assombrit le long des maisons ténébreuses, fermées depuis longtemps et dont les volets clos ont quelque chose de vaguement inquiétant.
 
Tout cela sent l’argent et l’abandon, on y retrouve un peu de l’âme des villes fantômes que la ruée sur l’or laissa derrière elle au temps de la conquête de l’ouest ; et aussi un peu de celle qui, peu à peu envahit nos villages désertés des régions agricoles (hormis l’odeur de l’argent !). On y trouve au surplus la sauvagerie des pays maritimes, perpétuel­lement battus par les vagues et les vents d’ouest, avec ce sel qui brûle et ronge, poudrant à frimas la végétation et les maisons quand, porté par le vent et les embruns de la tempête, il recouvre tout ce qu’il rencontre.
 
Cet hiver-là, c’était un peu avant Noël me semble-t-il, j’avais résolu d’aller tenter ma chance au Casino. Drôle d’idée pour moi que les jeux d’argent n’ont jamais vraiment passionné, d’autant que j’étais singulièrement désargenté ! Cependant l’idée du cliquetis des machines à sous crachant leur mitraille m’avait attiré, un peu à la manière de ces lampes lointaines qui appellent les papillons. Il faut bien avouer au reste que la lumière dont se pare le scintillant édifice rococo joue également un rôle dans l’attraction qu’il exerce : les humains comme les insectes cherchent la lumière quand il fait noir !
 
Soucieux sans doute de créer une attraction et de faire rêver ses clients, le Casino présentait des contes de fées grâce à des décors et à des mannequins. Dans un éclairage glauque la petite sirène nageait parmi des poissons immobiles ; la Belle dormait au bois, reposant encore et, comme toujours, était sur le point d’être réveillée car l’instant magique est bien celui‑là, et non la léthargie (trop longue) ou le moment du réveil (pas si passionnant). Ce qui exerce une fascination, c’est ce moment improbable ou tout va basculer, l’instant qui précède la renaissance et qui contient encore, pour un très court intervalle de temps, tous les possibles.
 
Au détour d’un couloir ou au beau milieu d’une galerie dont le ciel azuré reposait sur une forêt de colonnes, on croisait le Chat Botté, Aladin et sa lampe merveilleuse (sans la Princesse Badroulboudour, malheureusement !), le petit Poucet et l’Ogre endormi. Mais surtout, dans un coin, Cendrillon et sa marraine la fée assistaient à la transformation de la citrouille en carrosse. Déjà le légume mesurait plus de deux mètres de haut et des roues d’herbes et de branchages lui auraient permis de se déplacer si les deux magnifiques coursiers blancs de l’attelage étaient sortis de leur torpeur. J’avais oublié les machines à sous dont, pourtant, le tintinnabulement argentin et suave entrait dans mon songe. Sur le marchepied d’herbe de la citrouille-carrosse deux rats‑valets magnifiquement harnachés de livrées bleu‑nuit aux galons d’or mat semblaient n’attendre qu’un ordre pour se plier aux moindres désirs de leur nouvelle maîtresse. L’un, accroché derrière la citrouille, debout sur le marchepied paraissait déjà scruter la route à parcourir, l’autre, un seul pied sur le carrosse faisait des grâces équivoques. Cependant, leurs regards vides et leurs grosses têtes de rongeurs surmontant des corps d’hommes vigoureux ne laissaient pas d’être inquiétants assez !
 
Malgré cela il faut bien avouer que Cendrillon m’éblouissait absolument, si belle dans sa robe de bal couleur de blés mûrs, blonde comme le ciel à la fin de l’été, émerveillée, le visage rayonnant. Sa figure sereine, empreinte de douceur et de miséricorde, ses lumineux yeux de verre, ses lèvres de plâtre pulpeux formaient un univers de sensua­lité pure que la magie des deux chevaux blancs, prêts à partir dans l’instant, rendait fragile, éphémère et périssable.
 
Tout de même, m’arrachant difficilement à cette contemplation je décidais d’aller jouer : n’étais‑je pas venu pour cela ? Dans une salle immense quelques centaines de machines nickelées, ruisselantes de chrome et de lumières clignotantes avalaient goulûment la menue monnaie et, parfois, dans un bruit de mitraille, renvoyaient un peu l’ascenseur : une courte rafale sonnait clair. Assis face à l’un de ces monstres (Moloch), je commençais à faire tourner les trois rouleaux dont la coïncidence plus ou moins harmonieuse représente la chance ou la malchance. J’avais changé quelques billets qui me restaient contre trois poignées de pièces de dix francs. L’engin semblait avoir faim et dévorait mon pécule à belle dents sans même exhaler l’un de ces hoquets distingués qui accompagnent le retour des “coins”. J’aurai bien mieux fait de rester à rêvasser près de Cendrillon pensais‑je, et son sourire ineffable flottait entre mes yeux et les citrons et autres cerises dont l’alignement aurait regarni mes poches.
 
Mais voilà que soudain, comme il ne me restait plus qu’une demi‑douzaine pièces se battant en duel, l’engin se bloqua d’un coup sec sur le triple “Banco” ! Incrédulité de ma part, remue ménage dans les entrailles de l’engin qui se mit à vomir tous ses repas précédents avec un entrain contagieux, dans un bruit de torrent enragé. Naturellement, tous les joueurs savent cela, même pleine à ras bord, la Moulinette à oseille est loin de pouvoir fournir la montagne d’argent qui revient de droit à l’heureux mortel dont les yeux ont vu s’aligner les trois signes de fortune ! Le Directeur de la salle vint donc me trouver obséquieusement, en frottant ses doigts semblables à des saucisses de Strasbourg. Il me demanda si je voulais le complément en coupures petites ou grosses, ou même en chèque. La somme était coquette mais je lui répondis (comme sans doute il s’y attendait) que je souhaitais des billets de 500 - on ne précise évidemment pas “francs” dans un pareil cas -. Il fallut le secours d’une petite mallette en plastique noir, assez jolie ma foi, et qu’il m’offrit de bon cœur, pour contenir mon pactole...
 
Je quittais la salle dans une rumeur mâtinée d’admiration et de jalousie, sous des regards d’une insistance gênante. Mais moi je ne voyais rien ni personne, je pensais à Cendrillon, ma bonne fée, ma porteuse de chance qui avait ouvert les yeux de la fortune (pour une fois !) et les avait dirigés sur ma petite personne. Voulait‑elle me remercier du regard d’amour - le mot n’est pas trop fort - que j’avais posé sur elle ?
 
Léger comme bulle de savon je traversais en sens inverse le grand hall pour rejoindre ma Cendrillon, la sublime beauté à la pantoufle de vair. Et elle était là, me regardant venir, les pommettes roses et l’œillade claire. M’approchant d’elle je posai tendrement la main sur son épaule. Elle avait perdu la rigidité du plâtre et je sentis la chaleur de son corps, la souplesse de sa chair de femme. Je n’en fus pas tellement surpris et, l’attirant vers moi, je lui fis descendre la marche du podium sur lequel elle avait trôné. Le froissement de sa grande robe de soie jaune était comme une musique céleste, comme un chant de sirène, comme le bruit du vent dans les ajoncs et les genêts. Souple roseau, elle ployait entre mes bras tandis que je l’embrassai à perdre haleine. Son souffle avait l’odeur sucrée des landes que le soleil exalte.
 
Alors je cherchai un endroit pour cacher mon miracle et, me retournant je vis la petite sirène qui nageait toujours entre les gros blocs de rochers, les algues et des poissons à l’air idiot. Je pris ma belle par la main et l’entraînais vers cet espèce d’aquarium en soufflant : “Viens vite !”... Elle volait sur ses souliers de vair et elle contourna avec moi le plus gros des rochers, qui nous dérobait entièrement aux regards indiscrets tandis que nous y découvrions une délicieuse couche d’algues (peut‑être destinée au repos de la petite sirène). Nous étendant parmi les végétaux élastiques, nous fîmes ce que font toujours un homme et une femme lorsqu’ils se sont reconnus. Je m’engloutis en elle comme dans une mer chaude. Elle était l’eau, l’air, la terre et le feu... elle était une plume légère posée en équilibre sur le toit du temps et nous vécûmes, au cours de cette seule et unique nuit une vie entière. Une vie avec ses fous‑rires, ses chagrins, ses gourmandises, ses grands voyages et ses petites chamailleries, ses douloureux départs et ses retours attendus, ses instants de confiance et de plénitude, ses intermèdes de doute, de méfiance et de jalousie... Une vie entière avec ses petits matins, ses longues soirées calmes et, entre les deux, les grandes promenades dans le murmure des aveux.
 
A la fin je m’endormis sur l’épaule de ma bien‑aimée : les nuits, comme les vies, passent. Au matin je me réveillais seul dans l’aquarium glauque que le pâle éclat d’une aurore d’hiver éclairait à peine. A côté de moi gisait, ouverte et vide, la mallette de plastique noir. Seules quelques algues froissées témoignaient encore de nos belles amours. J’allais pouvoir reprendre ma route, seul et léger, le nez dans les étoiles, sans regret. Ne faut‑il pas s’attendre à ce que les contes finissent mal, parfois ?
 
 
Versailles, 14 / 23 Décembre 1994

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MessagePosté le: Ven 26 Juil - 13:13 (2013)    Sujet du message: Publicité

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