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La Conquête de Florence
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Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet     Index du Forum -> Les Arts (autrement dit : les choses vraiment intéressantes) -> La Littérature : ce que vous aimez ou ce que vous écrivez
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Patrice Guyot
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Inscrit le: 13 Oct 2007
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MessagePosté le: Lun 22 Oct - 15:17 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Puisque c'est vous, je vous donne, sous forme de feuilleton, ce roman que j'ai écrit il y a quelques années comme un journal imaginaire...


Un ou deux jours à la fois, ça ira ?














La Conquête            
 
de            
 
Florence            
 
 
 
 
 
L’amour le plus exclusif pour une personne est toujours l'amour                                                                                                                    d'autre chose.                                                                                                                                         
 
Marcel Proust,      
 
 À l’ombre des jeunes filles en fleurs            
 
 
Je rêve d’encore une amourette      
Je rêve d’encore m’enjuponner      
Encore une fois dire je t’aime      
Encore une fois perdre le nord.      
 
 
Georges Brassens,        
 
Le Testament  
 
    
CHAPITRE I


Samedi 3 octobre






Elle avait vingt-cinq ans quand je l’ai connue, et quelque chose de démodé, sans qu’il soit possible de dire si elle était plutôt XIXème siècle ou simplement évadée des sixties. En réalité Florence m’est apparue comme intemporelle dès que je l’ai rencontrée ; une femme de toutes les époques. Avec quelque chose de délicieusement suranné. Grande, solidement charpentée, surmontée d’un catogan qui n’aurait pas déparé une vieille fille sans parvenir à atténuer son éclat. Pas le genre mannequin, pas le genre branché, non, pas du tout. Sa garde-robe devait ignorer les Levi’s et les oripeaux pour prétendus surfeurs. Elle habillait ses rondeurs, son corps de vraie femme d’amples jupes mouvantes et de chemisiers à collerettes. Cela aurait pu être bien ridicule. Pourtant cette singularité, loin des stupides standards de notre époque conformiste, me faisait mourir de bonheur. Enfin presque !     
 
Où, quand et comment ai-je donc rencontré cette fille étrange, égarée dans une époque qui n’est, à l’évidence, pas la sienne ? Pourquoi cette soudaine réticence en évoquant le bonheur qui aurait pu être le mien en la croisant ?     
 
Ne riez pas ! Rencontrer une femme dont on sait qu’elle est faite pour soi est de l’ordre du tragique, pas de celui de la comédie. Surtout quand des obstacles, que l’on imagine volontiers infranchissables, s’interposent entre elle et vous. N’avez-vous jamais été amoureux ?     
 
Notre temps est fertile en ruptures, vous ne l’ignorez pas, je pense ! À l’époque où j’ai rencontré Florence j’étais en pleine séparation, justement. Elizabeth, ma femme, m’avait quitté. Elle partait avec un amant vulgaire et volubile, chauve et gras, coquet comme une vieille poule. Célibataire à plus de quarante ans, il ne lui manquait vraiment rien ! Sacha Guitry m’avait appris depuis longtemps que lorsque quelqu’un vous prend votre femme la meilleure vengeance est de la lui laisser. J’ai laissé ! J’avais aimé Elizabeth. Son corps peut-être plus que son esprit (on voit combien la suite m’a donné raison !) et j’avais construit ma vie autour d’elle. Le centre ayant disparu, je conservais la périphérie.     
 
Contrairement à ce que l’on pourrait supposer en lisant ce qui précède, je ne suis pas d’un naturel jaloux. Je ne l’ai jamais été, aussi loin qu’il m’en souvienne. Non par vertu, mais parce que je me suis toujours senti, au sens propre, incomparable. Othello et le Marcel de la Recherche me sont étrangers (même si les tortures qu’ils s’infligent me fascinent), je n’ai rien du Jealous Guy de John Lennon ! Si on me quitte, on peut me faire du chagrin, mais certainement pas me faire envier le nouveau bénéficiaire. Celui-là n’existe pas pour moi. Et celle qui s’intéresse à cet ectoplasme cesse à son tour, très vite, de jouer un rôle dans mon imaginaire. Ma capacité à l’indifférence est sans limite ! Comme les mouches, je suis capable de changer de cap en une fraction de seconde. Insensible ou trop sensible pour prendre le risque de me heurter à un obstacle insurmontable, coriace et vertical. Je ne sais aimer que celle qui m’aime exclusivement. Je refuse la compétition. Hors concours ou absent, excusé. Je ne laisse jamais le choix, à quoi bon ? On m’accepte ou je m’en vais.     
 
Mais passons ! Ces souvenirs, aujourd’hui encore, sont un peu douloureux et je n’ai guère le courage de m’y attarder. Tout allait bien, vraiment : j’avais aussi perdu mon travail... et donc mon appartement, mon auto, ma moto, ma chatte – l’exquise Coco (je travaillais chez Chanel à l’époque où elle est entrée, toute petite, dans ma maison), blanche avec deux ou trois taches noires – et quelques autres bricoles de bien moindre importance !     
 
On se sent plus léger dans ces conditions, je vous l’assure. Si vous n’avez pas fait cette expérience, je vous la recommande, elle est pleine d’enseignements. De chagrins aussi mais, fins comme vous l’êtes, vous l’aviez deviné, j’imagine !     
 
C’est alors que j’ai rencontré Florence, il y a quatre ans déjà ; elle était gaie, vive et mélancolique. Elle cherchait du travail, comme moi, au sein d’une association catholique spécialisée dans les cadres de haut vol, le style bac plus douze ou davantage si c’est possible (parfait pour mézigue, bac moins un bon moment, certif par protection, de justesse !)     
 
Comme elle était littéraire nous nous retrouvâmes bien vite à la rédaction du bulletin. Elle écrivait admirablement et sa vision sereine du monde avait un charme que Brassens aurait qualifié d’indéfinissable. Les réunions de travail étaient de purs moments de bonheur : la voir, l’entendre, partager des idées avec elle, la regarder bouger et rire, observer ses jambes bien cachées sous d’amples jupes mouvantes... les imaginer nues !     
Mais non, impossible d’admettre l’érotisme de son joli corps : elle était bien trop “pure jeune fille” et j’aurais presque pu – à condition de m’y être pris de bonne heure - être son père ! Surtout je ne voulais plus du tout tomber amoureux. J’avais trop bien mesuré les risques que l’on court dans cette sorte d’aventure.     
 
Elle me faisait rêver donc, mais je prenais grand soin d’éviter toute ambiguïté, tout ce qui aurait pu conduire à une quelconque réalisation. Je n’avais pas envie qu’elle ne se moque de moi...     
 
Ainsi rien ne pouvait l’effaroucher, hormis, peut-être, un regard attentif trop souvent posé sur elle, et qu’une fille un peu sensible et intuitive ne pouvait manquer de sentir et de comprendre.     
 
Je crois (sans en être absolument certain) qu’elle n’avait pas de doute, à l’époque. Probablement trouvait-t-elle cela flatteur, agréable et doux. Facile aussi puisque je ne lui demandais pas de contrepartie !     
 
Elle commença à m’écrire une fois de temps en temps. Des choses convenues. Parfois elle m’appelait au téléphone pour m’inviter ici ou là (généralement des petites fêtes pour potaches prolongés). Et, le plus souvent je refusais. Le temps avait passé, une autre femme, Isabelle, était entrée dans ma vie et j’avais la certitude qu’avec Florence ce serait tout ou rien. Si le rien est sinistre, le tout fait peur. Au moins au début !     
 
De son côté elle vivait une histoire un peu épisodique et, me semblait-il, pas très réussie avec un certain Robert qu’elle avait rencontré dans cette fameuse association catholique (fournitures en tout genre : position sociale, amants(es), bonne conscience, etc.) Un spécialiste des voitures de sport et même de course qui avait travaillé chez un petit constructeur et ambitionnait de devenir journaliste automobile. Elle m’en parlait parfois dans ses lettres (j’aurais autant aimé qu’elle ne le fasse pas : il était déjà pénible qu’elle ne m’appartint pas, l’idée qu’elle soit à un autre rendait la chose douloureuse, irritante et insupportable davantage !)     
 
Je lui avais prêté – sans espoir de retour, mais avec intention – l’Amour Naissant de Francesco Alberoni qui décrit à merveille les affres des premiers moments de l’amour, le jeu des miroirs que se tendent complaisamment les amants et qui renvoient de si gratifiantes images. Aime-t-on, parfois, un autre que soi-même, je est-il vraiment un autre ? Alberoni montre les mécanismes qui conduisent à idéaliser le partenaire, à lui attribuer des qualités imaginaires et à minimiser (ou ignorer) ses défauts ! Il décrit enfin tous les périls vers lesquels cette phase risque de conduire et il suggère quelques moyens pour mener la passion des premiers temps vers la durée qui réclame, on s’en doute, davantage de sérénité et de vérité.     
 
Plus j’y songeais, en écrivant les premières lignes de cette histoire, et plus je mesurais le nombre et la force des signes qui annonçaient ce qui allait se produire, plusieurs années après, sans que je veuille le voir, ou sans que je puisse le deviner...     
 
De bien longs mois de presque silence suivirent, de mûrissement secret. Si le grain ne meurt, quelle récolte peut-on attendre ? Le journal des instants présents que j’écris, comme il se doit, au jour le jour, tente de retracer ce qui devait finalement arriver entre Florence et moi, longtemps après notre première rencontre.      
 
L’émotion de l’instant permettra, je l’espère, de transcrire les espoirs, les doutes, les sincérités, les manœuvres. Le tremblement du désir, sa vacillation lorsqu’il est pris entre l’espoir de la réussite et la crainte de l’échec. Et parfois l’inverse, entre les moments d’hésitation et la tentation de la fuite !     
Ces notes, commencées hier, essaieront de dire la tentative de mise au monde d’un amour, kaléidoscope de perspectives lentement déplacées et, par instant, brutalement défaites sans espoir de retour ; coloriées, miraculeuses, fragiles autant qu’imprévisibles. Le jeu des séductions délicates, des progrès insensibles et des reculs supposés, redoutés aussi.   
 
(à suivre...)
***

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Dernière édition par Patrice Guyot le Dim 22 Mar - 12:55 (2009); édité 1 fois
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MessagePosté le: Lun 22 Oct - 15:17 (2007)    Sujet du message: Publicité

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Betty Boop


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MessagePosté le: Lun 22 Oct - 19:54 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Patrice Guyot a écrit:
Puisque c'est vous, je vous donne, sous forme de feuilleton, ce roman que j'ai écrit il y a quelques années comme un journal imaginaire... Un ou deux jours à la fois, ça ira ?



....
(à suivre...)

***




ça ira, ça ira...
euh ! c'est quand la suite ?

  Okay

J'aime bien ce forum : je me cultive entre l'histoire Corse et la littérature !
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Ne fais jamais rien contre ta conscience, même si l'État te le demande.
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Lun 22 Oct - 21:06 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Lun 22 Oct - 21:11 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

PROLOGUE

tardif et décalé


La conquête de Florence est le journal d’événements rêvés ou vécus par un homme qui joue à cache-cache avec les mots et qui prétend décrire une réalité bien invraisemblable. C’est un journal du front, écrit par un correspondant de guerre, un descendant d’Apollinaire et d’Hemingway tapi au fond des tranchées du troisième conflit mondial. Un moment, il avait songé lui donner pour titre Anamorphose, ce qui dénote un goût excessif des mots rares et précieux, pour ne pas dire pédants. Par bonheur il y a renoncé. Reste le long glissement du sens, ou des sens. Une déformation du monde, sensible, sensuel, du narrateur qui, peu à peu, se présente sous un angle indéchiffrable, répétitif, obsessionnel, énigmatique et improbable.
C’est un journal à une seule voix. Celle du scripteur qui impose un je obsédant. Les points de vue extérieurs n’ont pas de place dans un journal. Nous ne pourrons que les imaginer.

Les thèmes entrecroisés se perdent et renaissent cycliquement, comme dans une fugue de Bach, sous de nouvelles apparences, parés de tonalités différentes. Tout est toujours remis en cause, les pistes et les femmes s’égarent dans les sables mouvants d’une époque où rien ne dure, ou le provisoire est la seule règle.

S’il devait s’expliquer sur ce curieux titre qu’il avait envisagé, l’auteur dirait probablement ceci : certains peintres, depuis les maîtres du moyen âge jusqu’à Salvador Dali anamorphosent, au cœur d’un tableau réaliste, dans une bulle dont la perspective est différente, des symboles morbides ou sinistres. Soudain une faille apparaît dans la plate réalité et se dérobe à l’interprétation immédiate, obligeant le spectateur de la toile à un effort d’imagination pour découvrir l’objet figuré. L’anamorphose est non seulement une déformation du réel, mais aussi un pli à l’intérieur de celui-ci. Secret partagé, fissure visible et déchiffrable ; secret de Polichinelle donc. Là réside le charme de la prétendue énigme, fictivement dissimulée, inévitablement mise en vedette.

Mais la technique de l’anamorphose a trouvé un autre emploi à sa mesure dans le cinéma – qui joue, on le verra, dans ce journal le rôle essentiel de la mise en perspective, de l’approfondissement du champ, de l’élément étranger capable d’introduire des contrechamps complémentaires et éclairants. Le cinémascope passe, en effet, par une double anamorphose. L’image est filmée avec une compression en largeur avant d’être rétablie à la projection par un objectif inverse.

La réalité, ou ce que nous appelons ainsi, faute de mieux, subit également des anamorphoses, des changements de perspective. Les rêves, quant à eux, sont mouvants par nature. Ils glissent sur les pentes de la nuit, se déforment, sont peuplés de personnages interchangeables.
Dans le film de Christian Vincent La Discrète, Fabrice Luchini recrute par annonce une jeune fille à qui il confie le soin de taper un roman scabreux qu’il prétend écrire. Ce qu’il écrit, en réalité, c’est l’histoire de sa relation avec cette fille qu’il trouve, au début, “immonde” ! Mais, le temps passant, il est touché, peu à peu, par sa sincérité et son charme secret. Jeu de reflets et de faux-semblants. Tentative de truquage bien vite rattrapée par la vie. Stratagèmes adroits parfaitement contrecarrés par un destin imprévisible. Les perspectives s’emboîtent comme un vertige. Les prévisions sont déjouées les unes après les autres et l’aventure qui avait débuté dans la duplicité d’une invention d’intellectuel sans cœur tourne doucement vers la poésie d’une vraie attirance réciproque avant de finir par se prendre les pieds dans l’insupportable découverte des mensonges qui ont présidé aux premiers pas de l’histoire.

À l’instar de Fabrice Luchini (Antoine dans le film) j’ai eu envie de tenir le journal de mes jours actuels, dans un moment particulier de ma vie, dans un creux, une anamorphose.



C’était cela autrui : un possible qui s’acharne à passer pour réel.

   
Michel Tournier, 
Vendredi ou les limbes du Pacifique  
  


CHAPITRE II



Lundi 5 octobre

Après les mésaventures comico-conjugales que j’ai fait mine de rapporter tout en les éludant, après la rencontre initiale et exquise, mais non-aboutie avec Florence, j’ai rencontré Isabelle ; il me semble l’avoir déjà dit. Elle avait mon âge, elle. Subtile, cultivée, jalouse, admirablement faite, elle avait aussi un fâcheux penchant pour les stupéfiants. Certaines blessures de l’âme, sans doute, réclament cette terrible médecine. Elle ne s’était jamais remise de la séparation d’avec son mari, qu’elle avait pourtant voulue, lassée par ses médiocres mensonges. Il est si difficile de faire le deuil de sa jeunesse, de ce temps heureux où l’on se sent adulte en restant enfant, de cette légèreté quand on partage un futur qui semble illimité, une infinité de possibles. Mais le temps passe, les enfants naissent, les responsabilités s’accumulent et assombrissent l’horizon. La vie devient lourde à porter. Le jeune homme attendrissant et attentif d’autrefois se glisse dans ses charentaises, face à la télévision. Il commence à loucher sur les petites secrétaires énamourées, maintenant qu’il a réussi. Et il les culbute dans des hôtels de quartier dont les débits apparaissent ici et là sur les relevés de compte bancaire. Le monde patiemment construit à deux, fait de petits conforts accumulés, d’attendrissements partagés pour les loupiots, les chiens et les chats, s’écroule par pans entiers jusqu’à la séparation qui représente la culbute finale, l’échec irréparable, l’entrée dans la solitude et la rancœur. L’enfance perdue. On ne peut pas lutter contre un tel drame. Personne ne le peut ! Comparé à un ex-mari rejeté mais idéalisé, à un père identifié avec Dieu, on fait vite figure de misérable larve !

Nous nous sommes séparés le mois dernier, Isabelle et moi, après mille jours (et mille et une nuits, selon la règle des intervalles) de vie commune. D’un accord tout aussi commun et un peu amer. Sans doute voulions-nous sortir de cette liaison qui comportait plus d’habitude que de passion, qui devenait dangereuse. Sans doute n’ai-je pas su aimer Isabelle autant qu’elle le méritait. Son deuxième prénom était : Aimée, le troisième : Marie. Quand elle était petite fille, elle pensait qu’elle serait aimée par son mari. Il me semble que je n’ai pas été capable de l’aider à se dégager des ombres qui la dévoraient.

Seulement, j’ai toujours eu du mal à demeurer seul. Vivre sans découvrir, ici ou là, les éclats de mon image réfléchie dans le miroir des yeux d’autrui, c’est tomber dans le gouffre obscur de l’inexistence. Comment vivre sans partager ? La folie ne guette-elle pas Robinson, au coin des stupides palmiers muets de son île idyllique ? N’est-il pas obligé de s’imposer des rites compliqués et contraignants pour conserver une lueur de raison ? J’en suis là ! Une vie solitaire, surtout au cœur de la grande ville, n’est guère différente pour moi de l’exil du naufragé de Daniel Defoe, de celui de Michel Tournier. Je tente de surnager dans les limbes du Pacifique et j’espère Vendredi ! Cette curieuse incapacité, cette crainte du vide affectif, c’est mon talon d’Achille, ma faiblesse intime. Une maison déserte, après quelques heures de lecture, me semble aussi avenante que les six planches étroites d’un cercueil.

Je suis donc seul, depuis quelques semaines, à nouveau, et dans un néant sentimental qui ressemble à l’apesanteur ou à l’apnée. Depuis deux jours j’ai envie d’appeler Florence. Rien ne s’oppose à ce que nous nous voyons. Je ne dois plus de compte à personne. Pour ce qui la concerne, je crois bien qu’elle n’a jamais habité avec son amant pointillé et sporadique.

C’est alors que mon téléphone sonne. Et c’est elle ! Rien de vraiment incroyable, mais je n’avais pas de nouvelle depuis trois ou quatre mois. Une simple et banale coïncidence. Je lui dis combien je suis content de l’entendre, que j’allais justement l’appeler. Elle m’invite pour une soirée chez ses parents, à Versailles, samedi prochain. Je dois apporter une bricole, une bouteille de whisky par exemple, puisque c’est ma médecine préférée. Sur la ligne ses inflexions sont douces, sinueuses, un peu mondaines. La modulation vocale est une composante érotique majeure. Un jour lointain, mon désir d’une femme naquit de cette seule nudité : une voix qui s’offre, charmeuse et dévêtue, pleine de promesses inavouées. Quelques syllabes étirées, un peu rauques ; des silences surtout, de précieux silences. Une irrésistible attirance. Mais la femme de ce jour-là devait me quitter quinze ans plus tard, comme je l’ai dit tout à l’heure. Elle s’appelait Elizabeth et, aujourd’hui, pour moi, elle n’a plus de nom. Les quatre syllabes : E-li-za-beth ne font plus battre mon cœur, ne mouillent plus mes tempes de goutellettes de sueur ; elles ne se forment plus avec la langue contre le palais, puis sur les dents en refermant la bouche sur le dernier phonème, comme si un regret tardif s’employait à essayer de rattraper un nom trop intime, un secret lâché par mégarde. Et comme c’était impossible il n’y avait plus qu’à souffler l’ultime partie de la dernière syllabe, au-delà de la barrière des dents... Elisa tout court, un mètre soixante-deux en porte-jarretelles et bas, à cloche pied. Elle était Babette quand elle était gaie, mais dans mes bras c’était toujours Elizabeth. Elle aimait Nabokov autant que moi et elle connaissait par cœur le début de Lolita.

Mais, revenant à Florence je songe que la comparaison entre sa voix et celle de la femme sans nom est bien mal fondée. Même si une ambiguïté délicieusement excitante parcourt ces deux coups de fil, distants de près de vingt ans. Le plus ancien venait donc d’Elizabeth qui, en ce temps-là, œuvrait sous ma direction dans la vente de petites culottes (!) Elle se plaignait de ses conditions de travail et, sous ses reproches, je devinais de sensuelles promesses dont elle n’avait sans doute pas conscience.

Quelques semaines plus tard elle devenait mon amante dans la charmante chambre numéro huit de l’hôtel du Bec Fin, au creux de la campagne normande, et le corps délicat qu’elle me livrait alors pour la première fois était rendu plus désirable encore par le souvenir de ses prometteuses inflexions. De quelque manière la vibration de la chair est le prolongement de la pulsation vocale qui l’annonce et la prépare, sa réalisation. Peut-on pénétrer une voix ?

Aujourd’hui, en entendant Florence, je me demande si je suis vraiment capable de discerner les aveux contenus dans les intonations portées par les courants faibles des lignes téléphoniques. La vibration est chaude, attentive et lointaine, mais au-delà de la laque de la mondanité et de la pudeur, il me semble entendre les pulsations d’un désir inconscient, profond et secret, les prémices d’un abandon dont l’intimité pourrait soudainement changer de registre, comme ce fut le cas autrefois.

(à suivre...)
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Jeu 25 Oct - 23:03 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Jeudi 8 octobre 
 
Je suis en train de tomber amoureux de Florence. L’évidence aura mis plus de trois ans à parvenir jusqu’à la lumière d’aujourd’hui. Tout ce que j’ai fait – et pas fait - pour me mettre la tête dans le sable est soudain devenu inutile et misérable. 
 
Cette soirée de samedi occupe toute ma pensée, tout mon imaginaire, et la seule idée de revoir Florence est un bonheur proche de la douleur. D’autant que j’ai appris qu’elle est libre, elle aussi, depuis quelques semaines. Lorsqu’elle m’a appelé lundi, tout naturellement, elle m’a annoncé la fin de son aventure avec Robert, l’amant sporadique. J’en ai, faut-il l’avouer, éprouvé une joie féroce. Ce garçon n’était pas digne d’elle. D’ailleurs personne n’est digne d’elle, sauf moi !... Et encore ! 
 
Libre, elle est libre, moi aussi... et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sauf que je n’ai pas le bon âge ! Une petite fille comme elle cherche un garçon capable de faire un bon mari et un bon père. Pas un barbon cacochyme et égrotant comme moi ! 
 
Si elle éprouve de l’attirance, on peut craindre que ce soit purement intellectuel, et si elle déploie sa séduction, c’est involontairement, sans y mettre de charge érotique consciente. Comment ne pas imaginer qu’elle puisse me concevoir comme tellement exclu des objets d’amour possibles qu’aucune précaution ne soit nécessaire ? Parfois les femmes se montrent séduisantes et racontent leurs amours pour rendre jaloux l’objet même de leur choix. D’autres fois elles agissent de la même manière simplement parce qu’elles pensent que l’on appartient à un autre univers. Inconsciente cruauté. Toutes les femelles devraient savoir, lorsqu’elles sont belles, ou simplement désirables, que les mâles ne peuvent manquer de se prendre le cœur dans la descente de lit lorsqu’elles les regardent d’une certaine façon ! 
 
Le blues, voilà ce que j’ai. Un vieux coup de spleen. J’aime cette fille et j’ai peur de ne pas savoir la convaincre que je suis capable de la rendre heureuse. La trouille, les chocottes, les flubes (en argot dans le texte). Et je ne l’ai pas vue depuis un moment pourtant. La dernière fois j’en étais encore au refus, bannissant toute émotion, tout regard désirant, toute émotion olfactive, tout contact appuyé. Mais on sait le sort des cocottes-minute lorsqu’on en bouche la soupape. Il y a de l’explosion dans mon cerveau aujourd’hui, un raz de marée trop longtemps contenu et qui me submerge. 
 
 
 
Samedi 10 octobre 
 
Je me suis sapé très chic, veste de chasse de grand tailleur, chemise Ralph Lauren, cravate Hermès, Church’s à boucles. Les restes de mon lustre passé ! Ensuite j’ai acheté des roses, un grand bouquet de roses thé. Et aussi une bouteille de scotch. J’ai tout de l’adolescent emprunté que j’aimerais être soudain, mais je crains que ces modestes accessoires ne soient bien insuffisants ! C’est curieux, jusque là il me semblait être plutôt bien dans mon âge ! Les femmes que j’ai aimées étaient toutes de ma génération. Et maintenant que je commence à vieillir, me voilà, comme tant d’autres, en train de faire les yeux doux à une très jeune femme. On appelle çà le démon de midi, non ? C’est ce qui m’emmerde le plus ! J’ai toujours senti le ridicule, le pathétique de ce genre d’histoire. Et je ne peux pas le désapprendre, ce serait un peu facile ! Ou alors il faut y mettre une grâce particulière, la flamme d’un amour sublime et invincible. 
 
C’est donc la seule voie, celle qu’il faut tâcher de suivre. On ne peut s’efforcer dans les sentiments mais je crois sentir les premières brûlures de ce feu, tout au fond. Ce qui m’inquiète c’est qu’il est bien impossible de prévoir quelle sera la réaction de Florence. Je ne peux fonder d’espoir que sur la contagion des émotions. Il va falloir qu’elles soient foutrement fortes, celles-là ! 
 
S’il faut compter sur l’agrément qu’elle pourrait éprouver à plaire, ce sera un peu court. D’autant qu’elle ne doit pas avoir tant de mal, quand même ! 
 
Finalement, vers huit heures j’arrive avec mon petit bouquet de fleurs et mon petit cœur en bandoulière. En garant ma voiture, je tombe sur un ami de l’association et sa femme, Maÿlis, jolie comme tout, et que j’avais déjà croisée dans quelques raouts. Cela me permet de ne pas sonner tout seul à la porte, dans cette rue déserte de ville de province. Je pense que si Florence reçoit à Versailles, dans la maison de son enfance, c’est qu’elle habite un tout petit appartement qui ne pourrait certainement pas accueillir les invités qu’elle a prévus. Ses parents sont obligeamment sortis pour lui laisser le champ libre. 
 
À quoi peuvent-ils donc ressembler, ces mystérieux parents ? Ont-ils à peu près mon âge, d’autant que Florence est leur aînée ? Il faudrait qu’ils l’aient conçue vers vingt ans ! Et la maison, quel style ? Là, je suis tout de suite fixé : pas de faute de goût, pas de canevas au mur ni de bibelots couronnant une hideuse télévision, ce ne sont pas des péquenauds. Pas de luxe ostentatoire non plus, juste quelques jolis meubles anciens évoquant des ancêtres bourgeois, un confort enraciné dans la succession des générations. 
 
Je ne connais presque personne. Mais Florence est là, rayonnante dans une robe noire toute simple. Très maîtresse de maison, elle me présente à tout le monde. Je crois que j’ai oublié tous les noms, sa proximité me distrait bien trop ! En quelque mois elle est passée de l’enfance à l’âge adulte. Sa patauderie de jeune fille insoucieuse des choses de l’amour s’est muée en féminité triomphante. Et je me demande s’il faut être reconnaissant ou haineux envers l’absent, celui qui l’a aidée à accomplir ce miracle. Enfin, il paraît que c’est fini, Dieu soit loué ! 
 
On picore quelques bricoles en parlant à droite, à gauche, on écluse quelques verres. Tiens, le whisky n’a pas fait long feu, heureusement il y a du vin ! Florence se multiplie et il me semble qu’elle est bien plus souvent avec moi qu’avec les autres. Est-ce une illusion ? 
 
Quand il s’agit de danser, c’est avec moi qu’elle veut le faire. C’est un signe tout de même, ou suis-je totalement idiot, irrémédiablement demeuré ! Elle danse bien, mettant en valeur son corps splendide et épanoui, donnant à sa haute taille, à sa carrure un peu massive quelque chose de léger et d’aérien. C’est sûr, ma très captivante Florence n’entre pas dans les canons de la beauté moderne, non plus sans doute que dans les fripes proposées par des marchands dont la vocation est de couvrir des pucelles anorexiques avec le moins de tissu possible. J’espère soudain qu’elle n’en éprouve aucun chagrin, elle est tellement plus belle que les autres ! S’en rend-elle compte, seulement ? Ou se voit-elle juste comme trop lourde, ainsi qu’elle le disait tout à l’heure ? 
 
Nous avons dansé pas mal, nous avons ri, ses parents sont rentrés du cinéma (je crois qu’ils sont allés voir L’Histoire d’Anna Morphose, de Paul Leloup) et nous avons baissé la musique. Ils ont tout de même quelques années de plus que moi, une dizaine, probablement. Sa mère est assez charmante, dans le style de sa fille, bien que ce soit le contraire, mais j’ai connu Florence en premier ! Quelques invités sont partis, puis quelques autres. Finalement il ne restait plus qu’une amie de Florence, jeune banquière avec qui elle partageait sa chambre d’étudiante, autrefois, en province. Et moi. Objectivement retenu par un impératif : « tu ne va pas t’en aller tout de suite ? » 
 
Un instant je me suis senti chez moi, recevant en couple cette amie provinciale. Sensation fugace et bien éloignée d’une réalité qui n’existera peut-être jamais. Les méchants appellent cela “prendre ses désirs pour des réalités”. Puissent-ils, en l’occurrence, ne pas avoir raison ! Ne pas oublier non plus, tant que j’y suis, que la folie, le plus souvent, est une simple confusion entre réel et imaginaire. Il faut essayer de ne pas devenir fou. Tenter de conserver une lucidité sans laquelle je vais, au mieux, me prendre les pieds dans les plis du cœur, au pire aller dans un mur de pierres dures ! Je n’ai pas choisi une voie facile, sauf que je n’ai rien choisi du tout, me dis‑je, juste avant de m’endormir, très loin de Florence. 
 
Lundi 12 octobre 
 
La vie consiste à passer, en équilibre instable sur un fil ténu, au-dessus de deux gouffres dont les vertiges nous attirent. D’un côté la beauté, l’harmonie, la douceur... de l’autre l’horreur, la cruauté, la laideur, la mort enfin. Ce matin mon regard a été attiré par une affiche de presse, placardée sur un kiosque et posant une question pertinente : Les anges gardiens existent‑ils ? (Peut-être en ont-ils rencontré et publient‑ils leurs interviews ; je serais assez curieux de lire cela !) Tournant la tête je me trouve nez à nez avec le cul d’un camion de boucher, obscènement ouvert et exhibant quelques carcasses écharnées suspendues sur des crochets. Où sont donc passés les anges de ces pauvres bêtes ? Le regard plonge loin dans les gouffres, ce matin ! 
 
Dans l’après midi, j’appelle le bureau de Florence. Après deux essais infructueux on me la passe. Je l’avais prévenue samedi soir, elle m’a retrouvé pour de bon... Quand veut-elle prendre un verre, par exemple chez mes parents qu’elle rêve de connaître depuis longtemps, sachant qu’elle sera kidnappée pour le dîner ? Un instant d’hésitation, pas ce soir (pas prête), mais demain soir si cela me convient. Je n’espérais rien de mieux, ni de plus proche. Soirée sur un nuage et tentative d’écrire quelques acrostiches sur son prénom. Je me souviens soudain que j’avais tenté de le faire, il y a des années et que, pour la première fois j’avais essuyé un échec complet, concentré d’interdits et de tristesse devant l’impossibilité d’assumer l’histoire que j’aurais tant voulu vivre avec cette fille lumineuse. Aujourd’hui, c’est beaucoup mieux. J’ai résolu unilatéralement la question de l’interdit. Reste la crainte de l’échec, mais ça va ! On trouvera le résultat de mes cogitations dans le corps de la lettre qui est reproduite quelques pages plus bas. 
 
Mardi 13 octobre 
 
Florence est arrivée, juste à l’heure pour un apéritif dans le grand salon des parents. Elle en avait envie depuis longtemps (ses lettres en attestent), par curiosité sans doute ! L’essentiel de la sainte famille est là : Maman, très Reine Mère, que Florence a entendue au téléphone bien souvent sans l’avoir jamais rencontrée, Pauline, mon exquise petite sœur qui travaille à côté, et Zoé, la minuscule Yorkshire, phénoménale démone lécheuse, dont ma mère croit être la maîtresse, avec quelque apparence de raison, mais qui est surtout la mascotte familiale. Je prétends d’ailleurs, avec fierté, que je suis le chien de sa vie ! 
 
Moi j’observe, je suis le seul à connaître tout le monde ! 
 
Avec son strict tailleur noir – enfin une jupe courte – son chemisier de soie pastel et son gros bracelet de résine jaune ma candidate Dulcinée fait courageusement front au traquenard que je lui ai tendu. 
 
Tu étais parfaite, Florence, dans le rôle délicat de la jeune fille présentée à la famille, même si nous ne sommes ni en instance de fiançailles, ni amants ! Tu ne fais rien comme tout le monde ! Tu sais les agréments de la charrue avant les bœufs et ce n’est pas ton moindre charme !... 
Nous avions hâte d’être seuls. Nous sommes partis à pied vers un restaurant que j’aime beaucoup, à Saint-Germain des Près, le Sybarite, dont le nom m’enchante et dont le patron, Richard, est un copain – au sens étymologique – depuis des années. Les vieilles pierres de son établissement qui datent du XVIème siècle, les chandelles qui font briller les yeux des filles, l’espace qu’il a su ménager entre les tables, me paraissent propices aux confidences et aux aveux murmurés. Pourtant nous n’en sommes pas là encore, et je n’ai nulle intention de brûler les étapes. Ce jeu de séduction à fleurets mouchetés est un bonheur si délicat qu’il serait criminel de tenter de l’abréger. Nous nous régalons de concert d’une poêlée de champignons des bois, exquise spécialité du chef, d’un foie gras maison et de magrets de canard au miel. À la fin du dîner Richard nous apporte une bouteille gelée de vodka à l’herbe de bison et nous buvons quelques petits verres en sa compagnie tandis qu’il nous parle de voitures de course en spécialiste, avec une passion érudite. Il a beaucoup piloté en compétition, ce qui enchante Florence, éduquée dans ce domaine par l’excellent Robert, le sporadique ; l’homme qui, sans doute, parle d’amour comme il parle des voitures... 
 
À regret, nous reprenons le chemin du parking de Sèvres Babylone pour récupérer la voiture et j’amarre le bras de Florence, avec une pointe d’inquiétude. Mais elle s’abandonne à ce geste tendre et possessif sans réticence et le contact de sa chair femelle à travers la manche de son strict tailleur transmet des frissons au-delà de mon épaule, jusqu’au cœur. Et elle, quel effet cela lui fait-il d’être à mon bras ?  
 
Je la dépose devant sa porte et je l’embrasse. Juste un peu trop tendrement pour que cela puisse être simplement amical. Elle monte seule les marches, jusqu’à sa maison mystérieuse, si proche et si lointaine. 
 
Comme rien ne me presse, j’attends que la lumière s’allume à ses fenêtres. Un peu plus tard l’émotion de cet instant se matérialisera dans ce petit bout de poème que j’écris en rentrant, avec l’odeur de muguet du parfum de Florence flottant sur mes doigts : 
 
Tes fenêtres éclairent 
Une petite rue étroite 
Et un peu sombre 
Est-ce la lumière de ton âme 
Qui sourd de tes persiennes 
Ou est-ce mon rêve 
Qui m’éblouit ?... 
 
(la suite, écrite plus tard, se trouve dans la lettre du 28 octobre) 
 
(à suivre...) 
 
*** 

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MessagePosté le: Ven 26 Oct - 12:57 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Ah je commençais à m'impatienter ! Okay
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MessagePosté le: Ven 26 Oct - 13:28 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Betty Boop a écrit:

Ah je commençais à m'impatienter ! Okay
plus une Exclamation Exclamation Exclamation
puisqu'il est question d'amour ...ne pas trop nous faire attendre Exclamation Rolling Eyes Okay
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MessagePosté le: Ven 26 Oct - 17:36 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Ah ! Les filles... L'amour, toujours l'amour !

Vendredi 16 octobre


Nous avons projeté, avec Florence, d’aller voir Conte d’automne d’Éric Rohmer, une histoire d’amour provinciale qui commence par une annonce matrimoniale. Je passe la prendre chez elle, pot rapide à l’Entrepôt, juste à côté. Nous partons vers Montparnasse à pied pour rater le film : la salle affiche complet. Qu’à cela ne tienne, nous allons voir Chat noir, chat blanc d’Émir Kusturica. Un film fou, délicieux, dépaysant.

Il s’agit d’une crâne noce (dirait Labiche), mais, fatale coïncidence, les ancêtres meurent la veille. Il faut les dissimuler sous peine de devoir annuler les festivités ! Les grands-pères morts, sur des pains de glace, attendent donc au grenier des jours meilleurs. Peut-être le dégel ! Qui est en route d’ailleurs. Le plafond de la salle à manger où se déroule la noce en est tout détrempé. La mariée va se sauver avec son amoureux qui n’est nullement le fiancé imposé par la famille. Finalement les grands-pères décongèlent et ressuscitent par la même occasion. Ils se joignent, avec entrain, à la fête qui a repris pour célébrer les épousailles entre la pure jeune fille et son amoureux kidnappeur. Tout est possible dans le monde des tziganes de Kusturica et, s’il ne montre pas la réalité, il donne à voir la poésie.

Le bras de Florence est chaud et tendre contre le mien, lorsque je le recherche ; et elle ne le retire pas tout de suite, se prêtant au jeu que j’évite soigneusement de rendre inacceptable grâce à l’infini registre de l’inadvertance. Aussi simplement, parfois, elle le retire, comme si cela n’avait pas d’importance, comme si elle ne s’était rendu compte de rien (petite menteuse, comme vous êtes hypocrite !) Et puis elle le remet à ma portée et le hasard conduit une fois encore ma patte antérieure gauche contre son antérieur droit pour un nouveau moment de magie. Bonheur de collégien, entre timidité et espoir. Ce manège infinitésimal et délicieux se répétera souvent pendant la projection, alternant le froid de l’instant où son bras s’en va et le chaud du retour, de l’acceptation inavouée. Dans les Liaisons Dangereuses, cette magnifique phrase de Valmont : Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d’une femme jusque dans le moment même de sa faiblesse ?

Une salade en terrasse nocturne, place Edgar Quinet, avant de reprendre le chemin de sa maison en tenant fort son bras dans la nuit. Cette fois elle ne peut plus faire semblant d’ignorer le contact ! Devant la porte de son immeuble, prenant son élan, elle m’invite : « Si tu veux monter goûter mon alcool de prune, tu peux... en tout bien tout honneur. » Comme elle a raison de préciser ! Je m’apprêtais justement à me jeter sur elle, comme une bête assoiffée de sexe. Mais la perfection de ces instants fragiles mérite protection et je suis d’accord pour les prolonger jusqu’à l’impossible.

La semaine prochaine Florence part en Italie pour son travail, à Vérone. Comment ne pas penser à Roméo et Juliette, au mythique balcon ? Nous ne nous verrons pas pendant plus de huit jours. Je lui promets de penser à elle.
En rentrant dormir seul, j’ai regret d’être resté sage, de n’avoir rien tenté. Sa résistance n’aurait été, peut-être, que de pure forme :

- Non ! ce n’est pas raisonnable, qu’est-ce que tu fais ?
- Je dégrafe ton soutien-gorge !
- Il ne faut pas !
- Mais si, tu es tellement belle !
- Ah ! Embrasse-moi !

Beaucoup plus tard dans la nuit elle aurait soufflé, sans doute, avec l’hypocrisie coutumière des fausses vierges :

- Je ne voulais pas, tu sais !

Lundi 19 octobre

Florence m’annonce qu’elle m’a écrit une lettre. Elle est charmante dans sa façon de le dire, il ne doit pas s’agir d’une lettre de rupture. Petite inquiétude, quand même ! Ce soir Vertigo (Sueurs Froides, 1958) d’Alfred Hitchcock en vidéo, tout seul dans le petit studio que me prête ma sœur Pauline.

Pendant quelques années, entre quinze et vingt-trois ans, j’ai hanté le musée du cinéma d’Henri Langlois et les salles d’art et d’essai. L’ami qui m’accompagnait et qui m’entraînait souvent est devenu un cinéaste assez connu. Comédies Hollywoodiennes, expressionnisme allemand, Dreyer, Keaton, Bunuel, Milos Jankso, Paolo et Vittorio Taviani, Bernardo Bertolucci, Alain Tanner, Maurice Pialat, Éric Rohmer, François Truffaut, Jacques Rivette, Sternberg, Welles, Renoir, Polanski, Ophuls, Lubitsch, Mankiewicz... et tant d’autres encore qui nous enthousiasmaient, nous faisaient rêver, nous prenaient notre temps et nous rendaient la vie belle. Mangé par les séances de lanterne magique, mon ami ne se pressait pas avec les femmes, aussi n’éprouva-t-il pas aussi vite que moi la nécessité de faire bouillir la marmite. Un peu plus tard il a tourné quelques petites merveilles que tout le monde a vues ou dont on a au moins entendu parler, et parmi lesquelles on peu citer les plus célèbres : La Règle de Trois, L’Ange de l’Enfer, La Conquête de Constance, Les Abysses de la Mémoire, Tête Brûlée. Inutile de donner son nom ici, tout le monde l’aura reconnu ! Il faut remarquer qu’il est surtout parvenu à éviter de tourner : Montre-moi ton cul, morue !, Des Orifices très visités ou La Chatte sur un trépan brûlant. Il me semble qu’il aurait préféré décharger des camions aux Halles, de toute façon.
Moi, je me suis lancé dans la vente de cacahouètes, de chaussettes présentées dans un parapluie à la sortie du métro, de machines à cintrer les bananes, de petites culottes pour dames (Ah ! emballer les filles !) et de toutes sortes d’autres marchandises encore (dois-je dire cochonneries ?) Attention, la vente en gros – sauf pour les chaussettes –, pas au détail. De l’alimentaire, pour tenter de faire vivre une famille ! Songez que pendant quelques années j’ai vêtu sept millions de culs de femmes. Par an ! Vingt-huit millions en quatre ans ! – vous avez bien lu, ce n’est pas une coquille, c’était une assez grosse société, voilà tout ! Mais on a beau faire des métiers idiots, comiques ou incongrus, on conserve une trace des passions de la jeunesse. Aujourd’hui encore je suis prêt à tout pour revoir un film adoré ou pour en découvrir un nouveau s’il me paraît prometteur. Woody Allen le dit comme je le pense : Je préfère le cinéma à la réalité. Du reste, je préfère n’importe quoi à la réalité !

Présentement c’est l’anamorphose de sens de Sueur Froides que j’ai envie de revoir. Ce double suicide tourné en 1958 est un exemple d’école. Une symétrie maniaque entre une mise en scène criminelle et une réalité fictive qui, un peu plus tard, reproduira l’imaginaire dans les moindres détails (sauf un !). Un mari veut se débarrasser de sa femme Madeleine afin de disposer de son argent – elle est pleine aux as – sans avoir à la supporter. Il embauche un sosie parfait, Judy, et il lance à ses trousses un ancien policier incarné par James Stewart. Judy simule la folie, fait mine de se prendre pour une certaine Carlotta qui s’est suicidée toute jeune, il y a près d’un siècle. Elle va sur sa tombe, passe des heures au musée municipal devant une toile qui la représente et qui, il faut bien le dire, lui ressemble étrangement. Stewart est inquiet, sa mission n’est-elle pas de la sauver d’elle-même si elle tentait une bêtise ? En même temps, employé indélicat, il commence à regarder la femme de son patron d’un drôle d’œil. Tout se cristallise entre le poursuivant et son gibier lorsque Judy, jouant le rôle de Madeleine, tente de mettre fin à ses jours en se jetant à l’eau non loin du Golden Gate. Premier contact entre eux, feu aux poudres, amour fou. Désormais il ne va plus suivre la jeune femme, qui n’est autre que la merveilleuse Kim Novak, mais l’accompagner. Il joint l’utile à l’agréable, le rusé coquin. Malheureusement elle est toujours aussi folle ! Un jour ils vont voir une petite ville datant des colons espagnols (où, sans doute, vécut Carlotta) à une centaine de kilomètres de San Francisco. Le scénario imaginé par l’abominable mari repose sur le fait que l’ancien flic a une trouille terrible du vide. C’est même pour ça qu’il a quitté la maison poulaga avant l’heure. Incompatible, la chasse aux gangsters et les chocottes devant le trou. C’est fou comme les gens pourchassés ont toujours tendance à monter sur des trucs impossibles ! On se demande pourquoi... Donc Judy-Madeleine, à peine arrivée dans le patelin roule quelques patins au pauvre poulet et s’enfuit – comme une folle – vers l’église. Stewart, hagard, a perdu du temps au démarrage. Il la rejoint alors qu’elle s’est déjà engagée dans l’escalier vertigineux qui conduit au clocher. Il ne sera, comme prévu, pas capable de grimper au sommet et verra sa dulcinée tomber au ralenti vers le toit de tuiles romaines en contrebas. Morte, écrabouillée, suicidée. Sauf que Judy est planquée en haut du clocher, c’est Madeleine qui a été jetée dans le vide. On a fabriqué un témoin idéal et sincère. Judy attendra que sa dupe s’en aille pour disparaître dans la nature. Pourtant il la retrouve, quelque mois plus tard, par hasard, en ville. Curieusement semblable et différente. Il l’aborde, elle tente de se dérober. Mais il persiste et elle n’est pas insensible, la mâtine. Il l’oblige à se coiffer, à s’habiller comme Madeleine. Dans le moindre détail. Alors c’est à hurler. Il la conduit sur les lieux du drame. Comprenant qu’il a deviné le crime auquel elle a prêté la main, comme elle l’aime et ne peut supporter de le perdre, elle choisit de rééditer le faux suicide de la véritable Madeleine. Cette fois sa course ne s’arrêtera pas en haut du clocher, elle filera jusqu'à la mort, jusque sur les tuiles en contrebas. Et cette fois, surmontant sa phobie, Stewart parvient au sommet. Trop tard ! Les femmes fuient et nous échappent toujours... Étrangères indéchiffrables elles vivent dans un monde que nous ne pouvons que frôler. Guéri, le malheureux détective vacille devant le néant qui l’attire, oscillant dans la tentation de céder à sa folie, de s’abandonner au vertige séduisant et nouveau de rejoindre cette femme si brièvement, si désespérément aimée.

(à suivre...)

***
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Dernière édition par Patrice Guyot le Dim 22 Mar - 12:56 (2009); édité 1 fois
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Betty Boop


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MessagePosté le: Ven 26 Oct - 19:15 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

C'est que nous ne sommes pas grand chose, ou rien, sans amour ! Embarassed
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MessagePosté le: Ven 26 Oct - 19:25 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Mardi 20 octobre

Ce matin, dans le métro, s’installe en face de moi un de ces petits notables d’origine maghrébine, soigné plus qu’il n’est permis : costume de flanelle grise à rayures tennis et larges revers, chemise très blanche, amidonnée peut-être, montre très dorée. Un visage soucieux, mangé par les rides. Un pli mélancolique et désabusé de part et d’autre des lèvres. Un visage de petit singe très vif surmonté d’une crinière grisonnante et, dessous, des yeux de gazelle, féminins, noirs, tendres. La femme qui l’accompagne est une blanche vulgaire, dodue et probablement alcoolique. Ils sont pleins d’attention l’un pour l’autre, émouvants et un peu tristes.

À mon retour la lettre annoncée est là, l’écriture est toujours aussi harmonieuse, équilibrée, imposant sur le papier une autorité douce et ferme, prenant possession de l’espace. Avec quelque chose d’artificiel aussi dans les boucles, peut-être. Impossible de transcrire ses mots, Florence existe et je n’ai pas le droit de vous livrer ce qu’elle a de plus intime. Comment partager, du reste, ce que l’on ne possède pas ?

Une impression pourtant. Le texte (trois pages) est très pensé, il est le résultat ou la quintessence – écrit-elle – de cinq feuillets de brouillon. Le style justifie-t-il, à lui tout seul, de tels repentirs ? On y trouve donc les lignes, les entre-lignes et ce qui s’est glissé, subrepticement, depuis les tréfonds de l’inconscient.

Si le ton général est celui de l’amitié un peu tendre (Cher ami), les entre-lignes ont des résonances infiniment subtiles. Lorsqu’elle évoque les surprises de la vie dont, se souvient-elle, je lui parlais vendredi dernier, que glisse-t-elle adroitement dans l’espace blanc qui court entre les sinuosités encrées de son stylo ? Et lorsqu’elle parle de “câlins et de baisers-tendresse, d’amour à faire pousser chaque jour...”, comment ne pas deviner la voix puissante de l’inconscient qui la pousse à m’avouer, à moi et pas à un autre, l’espoir d’un futur que, sans doute, elle n’accepte pas encore, mais que son intuition devine déjà et que ses instincts les plus obscurs, les plus secrets réclament ? Lettre de rejet et d’appel, lettre prémonitoire, évidemment.
Ma réponse tiendrait facilement en cinq mots : « Comment ne pas t’aimer ? » Cet aveu pourrait être le dernier de la lettre-déclaration que je médite de lui adresser. Il y a bien longtemps que je n’ai plus de choix avec elle ! L’amour ne procède pas d’une décision, c’est un fait qui s’impose avec l’irrésistible force des choses qui nous dépassent (et dont nous feignons d’être les organisateurs, disait Cocteau).

Je téléphone à Florence pour la remercier de sa prose, pour lui souhaiter bon voyage, puisqu’elle part, et pour la menacer d’une lettre en retour ! Pauvre chérie, se doute-t-elle des précisions dans la peinture de l’état de mon cœur qu’elle découvrira lorsqu’elle rentrera d’Italie ? Elle qui reste prudemment dans le clair-obscur des faux-semblants, dans la provisoire sécurité de l’inavoué !

Je donnerai ici, un prochain jour, quelques éclaircissements sur les affres qui présidèrent à la rédaction de mon poulet. Je viens tout juste de le pondre et je me contente de le transcrire, tel qu’elle le recevra.




    
 Quant aux mots écrits sur ces pages : quelques herbes, fraîchement coupées dans le vert de la mémoire.Juste ça.

Christian Bobin 
Souveraineté du vide 

 Suis-je son rêve, ou est-elle le mien ?

Émir Kusturica 
Underground 

 Paris, le mercredi 21 octobre



Très chère Florence,

Tu as raison, l’écriture, les lettres, le genre épistolaire, c’est bien joli. D’autant que cela permet, parfois, d’exprimer ce qui serait bien difficile à dire face à face...

Mais il me faut d’abord te remercier, pour ce que tu es et aussi pour ce que tu écris. D’ailleurs ce que tu écris te ressemble, ta sincérité y pourvoit.

Pour ma part j’ai envie de te parler simplement de bonheur, et puis aussi un peu de toi, un peu de moi (je n’ose dire : nous !)

Le bonheur, c’est l’instant présent, lorsque je suis avec toi, mais aussi lorsque je pense à toi ou lorsque je sais que je vais te retrouver bientôt, ou peut-être t’entendre au téléphone. Inexplicable, ou trop explicable !

Tu as beaucoup grandi et ta prose le montre, tout comme ton visage qui a gagné en beauté, en éclat, en vérité... c’est le lot, je crois, de ceux qui ont de vraies qualités de cœur.
Lorsque je t’ai connue j’ai été ébloui par ton sourire, par ton regard attentif. Tu étais une petite fille. Aujourd’hui tu es devenue une femme, tu portes à un vrai degré de perfection les promesses d’autrefois.

Et moi je te contemple avec émerveillement, après avoir eu longtemps l’impression qu’il ne fallait pas le faire... Mais il se produit des choses si mystérieuses, si subtiles, si secrètes entre un homme et une femme. Des instants de confiance, d’ensorcellement, de révélation, de communion. Des évidences qui se fraient difficilement, longuement un chemin dans le cœur. Ce que l’on ne voulait pas voir s’impose jour après jour, hors du contrôle de la raison, par la faute (grâce leur soient rendues) de ces fameuses raisons du cœur que la raison ignore avec tant de superbe !

Alors ce sont des instants de partage, le bonheur tout entier renfermé dans un rêve imprécis et délicieux qui contient tous les possibles.

J’ai toujours senti, bien plus que je ne te l’ai avoué, combien tu étais importante pour moi (mais ton intuition, sans doute, te l'avait fait deviner). Naïvement, j’ai pensé qu’en ne te voyant pas trop cela passerait. Mais les hommes n’ont guère la permission – ni même la possibilité – de se dérober à leur destin !

L’histoire s’écrit jour après jour, dans l’innocence et dans la duplicité. Dans la joie et dans le chagrin, dans l’éloignement et la proximité. Demain ressemble rarement à ce que l’on avait imaginé, parfois gris quand on avait cru le voir rose, parfois tellement beau que l’on se demande si l’on ne va pas en mourir ! L’histoire, telle certaines rivières, est faite de cheminements souterrains. Un beau jour l’eau retrouve le ciel, le paysage a changé, tout semble neuf et imprévu. C’est une lumière de printemps au beau milieu de l’automne, les petits oiseaux du Bon Dieu clament leur amour, quelques gouttes de rosée parent les herbes vert tendre d'étincelles diamantines. Soudain une éblouissante évidence naît avec le jour retrouvé : on est arrivé, l’ombre est loin derrière et tous les fantômes sont oubliés, sagement rangés désormais au fond d’un passé inoffensif.

C’est alors le moment de prendre sa vie en main, de la diriger, de construire la maison du bonheur sur la colline qui domine la rivière. Fable transparente, comme l’eau des Baptêmes dans le Jourdain, au temps de Jean. Et, comme toutes les fables, pleine d’un sens qui la dépasse de ses multiples résonances.

Sautant du coq à l’âne (je veux parler de ceux-là mêmes qui vivent dans le pré, à côté de la maison), j’ai envie d’évoquer les mots que tu écris et qui sont si beaux : Redécouvrir le monde, l’entendre respirer. Retrouver la liberté, la légèreté. L’étincelle et la flamme. Et puis tu parles du rire, des rubans, du mimosa, des cow-boys, des fées-princesses, des câlins, des baisers-tendresse. Tu as envie de retrouver la confiance, l’équilibre d’une vie, la joie et la sérénité. Tu évoques l’audace, la grâce, la fierté... Ce dernier mot qui te va si bien, je l’avais utilisé - est-ce vraiment un hasard ? - il y a quelques jours déjà dans le petit acrostiche que voici :

Fière et
Limpide petite fille
On ne peut
Rien négliger pour conquérir les
Etoiles
Naturellement
Clignotantes
Enfouies dans vos yeux...

À propos de ton parfum :


Fragile et forte
Ton parfum de muguet
Doit beaucoup à Christian Dior
Et il s’appelle “Miss”
Ou je me trompe fort !

Enfin, inspiré par ce récent soir où, te quittant, j’ai levé un instant les yeux sur la façade de ton immeuble :
Tes fenêtres éclairent
une petite rue étroite
et un peu sombre
Est-ce la lumière de ton âme
qui sourd de tes persiennes
ou est-ce mon rêve
qui m’éblouit ?
Petite fille
aux yeux liquides
qu’un pleur émaille
et qu’un sourire illumine
tu es la vie même
subtile et caressante
comme une petite musique
un impromptu de Franz Schubert
ou une sonate de Johannes Brahms
tendre et romantique
femme et enfant
si grande et petite à la fois
émouvante absolument
Mi la ré fa sol do
une cheville délicate
des doigts fuselés
pour confier au Canson
de subtiles aquarelles
aux couleurs de tes rêves
Fa sol do... mi la ré
Au poignet
un bracelet jaune
de princesse barbare
et des cheveux
qui bougent légèrement
comme les blés
au vent d’été
comment ne pas t’aimer ?



Jeudi 22 octobre

Cette lettre, écrite d’abord au crayon sur un papier brouillon, puis recopiée au stylo-plume sur un vélin bleu pâle, acquis pour cette occasion avec les enveloppes assorties, je vais la déposer chez sa destinataire, “En Ville ”, quelques heures avant son retour d’Italie. Je découvre alors qu’il faudrait avoir le code de l’immeuble pour accéder aux boîtes à lettres et je dois attendre, comme un voleur, l’arrivée d’un autre habitant. C’est une fin d’après-midi automnale. Il s’écoule peu de temps avant qu’une jeune femme, derrière laquelle je m’engouffre adroitement, ne mette fin au délicieux supplice d’être en infraction, un peu suspect aux yeux du quartier, pour d’autres yeux, ceux de Florence qui se poseront tout à l’heure sur ces lignes tracées par un puceau tardif au cœur battant.

En y pensant bien j’ai peur que cette missive ne soit, finalement, rien d’autre qu’une manœuvre un peu désespérée face à l’incroyable difficulté de conquérir une fille aussi jeune, aussi insaisissable : se découvrir trop tôt, à l’improviste, à contretemps. Au mépris de toutes les règles de l’art amoureux, qui sont aussi celles de la cynégétique.

Pourtant, si l’on n’ignore pas qu’il faut s’approcher subrepticement du gibier, on sait aussi qu’il n’est pas inutile de faire grand bruit pour le pousser à se montrer quand il préférerait rester caché, immobile dans un fourré.
Tout le problème est alors la distance que l’on ne peut que deviner car, justement, le gibier est invisible. C’est donc une question de temps : soit il est trop tôt et la distance est trop grande, soit il est trop tard et le petit animal sera si effrayé que, même à trois pas, tétanisé, il ne bougera pas !
Mais si la distance est la bonne, la bestiole sort, croyant qu’il est encore temps de s’enfuir. Elle se découvre et, contrairement à ce qu’elle imagine, elle n’est pas assez loin pour échapper à son chasseur.

Voilà ce que j’espère, avec ma lettre. J’espère que Florence va se mettre à découvert, à la bonne distance.


La solitude n’a pas son pareil pour rendre les choses vaines.

Jean Rouaud, 
Le Monde à peu près 


    
  

CHAPITRE III



Lundi 26 octobre

Fleur, ma fille cadette vient me retrouver. Elle a presque vingt ans. Sa mère a tout fait pour nous séparer sans y parvenir complètement. Parfois nous restons de longs mois sans nous voir mais elle revient toujours, et c’est comme si nous nous étions quittés la veille. Marie, l’aînée, a choisi son camp depuis longtemps. Sa mère a raison, dans tous les cas, et les contre-vérités qu’elle enfile les unes à la suite des autres comme les perles d’un collier de mensonges sont les évangiles de sa fille chérie. Comme il doit être doux de disposer d’un public aussi crédule que docile !
Fleur est sensible, fragile, artiste. Sa vie sentimentale chaotique la conduit à noircir d’innombrables petits carnets dans lesquels elle tente de transcrire les variations de son cœur, ses espoirs et ses rages. Ses textes sont magnifiques, sans doute les trouverez-vous, un prochain jour, chez votre libraire habituel. Sans artifice elle est au plus près de ses joies et de ses douleurs, elle trouve des mots déchirants de justesse, elle construit des phrases dont le balancement sensuel s’accorde avec ses bonheurs et d’autres qui grondent, qui trépignent de colère ou de souffrance, et qui s’écrasent brutalement, sans que l’on s’y attende, comme une voiture qui percute un mur. Il y a un an elle, est tombée enceinte. Bien trop jeune et sans être tout à fait certaine de l’identité du père. Elle s’est fait avorter en douce, aidée seulement par Elizabeth, qui est tout de même son ex-belle-mère et avec laquelle elle est restée très liée.
Aujourd’hui, avec une confiance touchante, quêtant mon approbation, elle lit des extraits de son petit carnet, sismographe destiné à mesurer les oscillations d’un cœur tendre. Soudain un paragraphe, sans prévenir, se termine par ces mots : « Que fais-tu, petit être mort, chair de ma chair ? »

Vendredi 30 octobre

Pas de nouvelles de Florence depuis qu’elle a lu ma lettre. C’est sûr, j’ai tout cassé, elle ne voudra plus jamais me voir : Monsieur, vous êtes un goujat ! et encore, mon dictionnaire des synonymes propose, pour remplacer ce mot désuet, quelques croustillantes merveilles : malotru, mufle, butor, gougnafier, balourd, rustre, béotien, trou du cul, pignouf, ostrogoth !
Quand je pense que j’ai failli lui écrire : ma lettre est une dernière tentative pour te décourager de t’occuper de moi ! Maintenant tu es prévenue : je t’aime et je ne ménagerai rien pour te séduire. A toi de te défendre... Je ne t’épargnerai aucun des pièges de l’amour !

Le regard brouillé traverse l’air transparent et bute sur les voilages de la fenêtre qui contiennent le jour du dehors. La profondeur de champ se démultiplie. La mise au point vire au flou.
Je décide de lui passer un coup de fil au bureau, malgré - ou à cause - de l’inquiétude. Elle est là pour moi, elle savait que j’allais l’appeler (il est des cas où son intuition marche à merveille !). Elle est douce, déstabilisée, affolée devant cette soudaine impossibilité de faire “comme si”, comme s’il ne s’agissait que d’amitié ! Elle ne me déteste pas du tout, elle s’accroche à l’idée que, pour elle, autre chose est impossible. Mais elle atténue cette affirmation en admettant – avec un goût indiscutable pour les lieux communs – qu’il est bien imprudent de jurer qu’on ne boira pas l’eau de la fontaine. Et l’idée d’être une fontaine, ou du moins l’eau qui en jaillit (moi qui suis né en février, sous le signe du verseau) répand sur le cœur à vif, qui boit ses paroles et imagine son visage à l’autre bout de la ligne téléphonique, un baume réparateur, comme l’aveu lointain d’un futur plus doux, peut-être, que celui qu’elle brandit en guise de joker, de sauvegarde immédiate. Elle est d’accord pour que nous nous voyions très vite, demain par exemple. J’accepte, avec bonheur mais sans illusion : si la perdrix est levée, elle n’est pas encore dans ma gibecière ! ... Comparaison facile et qui me fait un peu honte ; pourtant je l’imagine une seconde, chaude et palpitante, blessée par l’amour, sans défense. Elle qui est si forte, comme elle doit être émouvante dans un tel moment !

Samedi 31 octobre

Je vais retrouver Florence chez elle, avec une rose à la main (pour le cas où elle aurait oublié que je l’aime !) Cette fois elle me donne son code et nous buvons un whisky dans sa maison de poupée simple et charmante, aux murs couverts d’aquarelles, avant d’aller déguster les exquises lasagnes al forno du Petit Tibério, rue du Bac. Elle fait comme si de rien n’était. Il se peut qu’elle conserve une distance plus prudente qu’avant, une réserve supplémentaire. Mais, après le dîner, lorsque nous sommes au cinéma, elle laisse son bras contre le mien sans s’enfuir ni me filer une baffe. Là, elle est dans son élément, dans le non-dit, dans les promesses subtiles qui n’engagent à rien, dans les sensuelles séductions des jeunes filles perverses dont le plaisir est d’affoler un petit camarade pour s’assurer de leur pouvoir, sans imaginer un instant d’en accorder davantage. Allumeuses qui se repaissent de l’émotion, de la douleur et du désir de leur victime. Elles ne donneront rien en échange : elles ont eu ce qu’elles voulaient sans rien céder ! Florence est-elle de cette race ? Si je ne peux l’exclure et si certains signes tendent à le faire croire, il y a d’autres hypothèses, par chance. Je parie sur celles-là, quitte à me fourvoyer.

L’Histoire d’Anna Morphose, le film de Paul Leloup que nous voyons ce soir est très singulier, et tout à fait enthousiasmant, bien qu’assez curieux. Il ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même. Bizarrement Fabrice Luchini joue le rôle de l’auteur, et porte son nom, Paul Leloup, comme pour signifier que l’histoire pourrait être vraie, ou qu’elle revendique ce statut. Pendant toute la première partie du film on le voit un peu perdu dans la vie, sans travail précis, habitant un appartement qui semble lui avoir été prêté par on ne sait qui. On devine que des femmes ont traversé sa vie, autrefois. Quelques allusions grinçantes, quelques chagrins qui remontent parfois dans son regard. Comme toujours, Luchini plastronne. Il fait des bons mots, se montre volontiers sarcastique, sans dédaigner l’autodérision. Il peint sans cesse, jour et nuit, de mémoire, car il n’a pas de modèle, des portraits de femmes imaginaires, ou rêvées – on ne sait trop – en général toutes nues. Ses tableaux ne sont pas vilains, un peu démodés peut-être. On soupçonne rapidement qu’il est peintre du dimanche même si, pour lui, c’est tous les jours dimanche. Il ne montre ce qu’il fait à personne et on comprend vite qu’il tente de se débarrasser des fantômes qui le hantent en les livrant doublement à la toile : d’abord avec de l’huile, ensuite avec de la lumière sur l’écran de lanterne magique. Il poursuit de ses assiduités une jeune femme, Anna, pas très jolie mais qui semble lui plaire d’autant plus qu’elle se refuse à lui. Il la harcèle au téléphone et dîne avec elle par-ci, par-là. Tout cela est un peu languissant et vaut surtout grâce aux formidables mimiques de Luchini, alias Paul Leloup. On aimerait bien que la jeune fille cède enfin (surtout moi !) Au moment où l’affaire semble franchement enlisée, sans issue, Paul reprend le contrôle. Il répond à des annonces du cœur. Il rencontre des femmes, divorcées pour la plupart, toutes différentes, toutes semblables aussi, à la recherche d’un nouveau compagnon. Paul joue à ce nouveau jeu avec un désenchantement qui masque à peine sa soif d’absolu. Grandes manœuvres de la séduction dans des bistrots variés. Il en emmène quelques-unes au restaurant mais aucune ne lui propose d’aller “boire un dernier verre” chez elle. Son ultime rendez-vous, avec une certaine Constance est peut-être le bon. Une fille lumineuse. On sent tout de suite que le courant passe entre eux. Un flirt subtil et raffiné commence, en voiture, au cinéma, partout où l’on peut s’embrasser. On devine que Constance ressemble étrangement à un portrait qui trône chez Paul et qui représente une femme rencontrée par annonce, elle aussi, quelques années plus tôt, qu’il a aimé brièvement mais violemment. Est-ce lui, finalement qui les choisit identiques, ou est-ce plutôt son imagination qui produit les femmes, les toiles, invente les histoires ? Manipulateur et montreur de marionnettes, ou bien est-il le jouet de son univers mental, en équilibre au bord des gouffres de la folie, de la raison perdue ?

Cela devait se terminer ainsi, Paul et Constance vont devenir amants. Au creux d’un grand appartement aux murs couverts de toiles qui représentent, les unes des nativités du moyen âge ou du quattrocento (vraies ou, comme il est plus probable, fausses ?), les autres des portraits dénudés – qui pourraient plausiblement sortir du pinceau de Paul – de toutes les femmes de l’histoire. Des portraits tellement réalistes que l’on s’attend à les voir sortir à tout moment de leurs cadres surchargés, dorés et baroques. L’instant critique approche et l’on retient son souffle mais, soudain, Paul entre comme un fauve dans la toile qui figure Constance, grandeur nature, en enjambant le cadre, en traversant l’huile comme un miroir. Il remet le temps en route et réanime son modèle qu’il entraîne vers un vaste lit, dévoilé soudain à notre regard par le déplacement du corps nacré qu’il convoite. La caméra se détourne alors et montre le portrait de la jeune fille du début, Anna, celle qui s’est toujours refusée et dont le visage exprime maintenant une douleur muette, une infinie tristesse. Constance reste assise sur son lit bien réel. Seule, délaissée, immobile et foudroyée.

(à suivre...)

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MessagePosté le: Sam 27 Oct - 00:05 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Dimanche 1er novembre

Aujourd’hui je conduis Maman sur la tombe de ses parents, dans une banlieue lointaine et décrépite. Nous nous perdons dans un dédale de rues assez sordides. Les sens uniques changent d’année en année, on détruit et reconstruit des immeubles, rendant vaines les tentatives de mémorisation d’un itinéraire précis. Nous cherchons nos morts à travers les enfers.

Par chance, le cimetière n’a pas changé de place. Je tiens le bras de Maman, minuscule à côté de moi et qui est soudain redevenue une toute petite fille orpheline. Je porte un grand pot de fleurs jaunes qu’elle a acheté avant d’entrer. Nous le déposons sur la dalle de pierre froide et nous rentrons en nous-mêmes, entrechoquant des souvenirs tendres et tristes, nous adressant à ceux qui nous ont quittés, presque ensemble, comme ils avaient tout fait dans la vie. On essaye de dire ce qu’on n’a pas pu ou pas osé dire autrefois. On aimerait tellement qu’il soit encore temps d’offrir un bon livre, dont on parlerait ensuite avec passion, plutôt que de misérables végétaux pas même comestibles !

Mourir, c’est peut-être cela : ne plus pouvoir espérer autre chose que des fleurs au cœur de l’automne.

Mardi 10 novembre

Vers midi, le téléphone sonne enfin. Il était temps ! Depuis dix jours c’est le point mort. Je joue le rôle du cadavre. Le coup de fil que j’ai tenté dimanche ne m’a pas paru assez passionnant pour ouvrir le journal. Florence faisait des courses, elle m’avait promis de me rappeler, dans une heure au plus. J’ai attendu, en vain !

 En l’entendant, il me semble qu’elle a évolué, pendant ces heures de silence, pendant que j’oscillais entre la conviction que tout était cuit et celle qu’il pouvait sortir de bonnes choses, aussi, de ce brusque repli... Au chaud dans ce silence d’une semaine je me suis interrogé sur cette idée baroque et assez stupide de la cynégétique appliquée à la conquête d’une femme, héritage d’une pensée préhistorique qui prétend faire de la femme un gibier, une victime, de l’homme un prédateur plus ou moins triomphant. La seule explication c’est qu’il y a quelque chose d’excitant dans ce schéma, dans l’image de la craintive oiselle terrifiée devant le tout puissant chasseur. Purs fantasmes, mon gibier est plus fort que moi et je suis un bien piètre chasseur. Pourtant, ce qui est solide dans cette théorie, c’est l’idée de l’instant opportun qui peut se décliner à l’infini, sur le principe du moment idéal entre le trop tôt et le trop tard. Au moyen âge, par exemple, les charges de cavalerie doivent être lancées à une distance précise de l’adversaire : trop loin le cheval se fatigue, trop près il n’a pas toute sa vitesse, et sa force d’inertie n’est pas suffisante pour culbuter les premiers rangs des ennemis. Dans une logique plus moderne, planétaire et pacifique, les ingénieurs calculent des fenêtres de tir pour leurs fusées, en fonction des mouvements astronomiques et ils utilisent la première qui se présente, à condition que la météo, seul paramètre non-prévisible à quelques jours, soit acceptable.

Trouver la bonne distance pour culbuter ses lignes de défense, la bonne fenêtre et la météo idéale pour aller explorer sa planète... Chevalier casqué d’un heaume, astronaute lancé dans les espaces stellaires, je suis prêt à jouer n’importe quel rôle, héroïque ou ridicule ! Quelle importance ?

Elle a envie de me voir ce soir, le soleil aurait-il rendez-vous avec la lune ? Je vais la chercher à la sortie de son bureau, place du Palais Royal. En général, quand une femme me siffle, j’accours... c’est mon côté chien-chien ! Elle a quelque chose de pacifié, plus en accord avec elle-même, soutenant sans faiblir mon regard attentif. Il est encore trop tôt pour qu’elle se rende (si elle le fait un jour) mais l’idée a commencé son chemin dans sa tête. D’une certaine façon elle a renoncé à la défensive et un début d’acceptation se lit dans ses yeux, inséparable de cette interrogation troublante : « quand je céderai, aurai-je raison de le faire ? ». Rien n’est dit mais tout est sensible et les capteurs micrométriques de l’amour enregistrent en temps réel les variations infinitésimales du cœur.

Elle m’emmène, un peu obligée par son boulot, faire un tour à l’inauguration d’un vague salon de la maison et de la décoration, porte de Versailles. C’était drôle, presque tout était moche et prétentieux. On imaginait des intérieurs pour commerçants prospères et incultes. Seules les machines à coudre ont trouvé grâce aux yeux de Florence. Elle se renseigne sagement sur les prix et les performances. Le bateleur, qui a naturellement repéré dans cette grande nigaude la perruche capable de se laisser circonvenir, lui montre un engin capable de coudre quelques épaisseurs de jean et de faire les boutonnières. Naturellement c’est l’affaire du siècle, à saisir sur-le-champ ! Florence n’a pas craqué. Moi, je songeais à un couplet de Georges Brassens dans Les amoureux des bancs publics : « Ils se voient déjà doucement, elle cousant, lui fumant, dans un bien-être sûr et choisissent les prénoms de leurs premiers bébés... »

Tout de même, un stand de ferronnerie nous a plu, particulièrement un paravent de fer forgé rouillé et transparent au charme inutile et suranné qui nous a fait rêver un instant ensemble. Je voyais Florence se déshabillant derrière, dans une maison qui serait la nôtre. Mais elle, que voyait-elle ?

Dans la voiture elle me parle de Jean Marais qui vient de mourir et dont elle découvre l’homosexualité. Naïve enfant, elle n’a pas dû lire beaucoup Cocteau (sans doute pas du tout). Il est vrai que le poète s’est endormi quelques années avant qu’elle-même ne vienne au monde. Il faudra que je lui fasse lire ce poème d’amour de Jean à Jeannot, que j’aurais aimé savoir écrire pour elle :






Le tour du monde était un bien pauvre voyage               
À côté du voyage où je pars avec toi               
Chaque jour je t’adore et mieux et davantage               
Où tu vis c’est mon toit.               
 
 Et aussi (mais plus tard !) :

Faire l’amour devient si beau
Que cette beauté te ressemble
Et nos corps confondus ensemble
Ont l’air sculptés sur un tombeau. 






 
 Dans la voiture, à la dérobée, je regarde ses jambes rondes et appétissantes, gainées de nylon brun foncé, que la jupe courte de son tailleur dévoile. Comment ne pas être ému par cette chair à peine dissimulée et plutôt mise en vedette par un filet arachnéen ? Cette chair si proche, et pourtant si intouchable !Finalement, dîner à côté de chez elle, dans un modeste restaurant italien qu’elle connaît pour y être allée, petite-fille sage, avec son grand-père. Elle est gaie comme un pinson, folle comme un cocker, tout heureuse de la ravissante écharpe qu’elle lorgnait depuis longtemps et dont elle a fait emplette à l’heure du déjeuner. Une vaste étole, en réalité, dont les coloris verts et bleus, les jacquards végétaux, les fleurs de fils chatoyants me font tout de suite penser, pour son plus grand plaisir, à Kenzo. Elle la portera, en particulier, sur un manteau croisé qu’elle a acheté tout récemment, dont il faudra recoudre les boutons et qui est couleur encre, dit-elle avec son goût des mots rares et poétiques. Pense-t-elle alors, comme moi, à l’encre des billets doux et des lettres d’amour, elle qui écrit toujours, comme ceux qui aiment l’écriture, au stylo plume ?Elle me raconte dix mille choses, mais surtout elle me parle avec une passion touchante de l’éditorial qu’elle doit écrire dans le journal de notre association commune, dont le prochain thème est l’apprivoisement. Comment ne pas évoquer alors le renard qui, justement, demande au Petit Prince de Saint-Exupéry de l’apprivoiser ? Elle n’a pas le livre et je lui dis que je le lui offrirai samedi prochain, à l’occasion du dîner qu’elle organise, avec une dédicace ad hoc (je vais y travailler, et pas plus tard que tout de suite !)Pour l’instant je m’endors insensiblement... Florence, j’ai envie de coucher avec toi, de te faire l’amour, de m’engloutir dans la chair odorante et élastique de ton épaule, de découvrir tes dernières tendresses, de sentir tes muscles se tendre dans le spasme du plaisir...

Parfois, quand je pense à toi, je sens des désirs que le papier est incapable d’enregistrer. Je ne peux rien partager de ces rêves-là ! Les mots ne sauraient traduire les subtilités érotiques que j’imagine. Ils ne pourraient que les trahir. Mon lecteur devra rêver tout seul, sans compter sur mon aide. Et, pour ce qui te concerne, Florence, toi qui es la véritable destinataire de ces lignes, tu ne saurais découvrir les charmes secrets des caresses que je te réserve ailleurs que dans la réalité ; certainement pas dans ce manuscrit que je médite évidemment de te faire lire. Plus j’écris en effet, plus il apparaît que ces mots, assemblés dans la joie et l’inquiétude, jetés sur le papier par un stylo fébrile, sont d’abord destinés à t’émouvoir et à te séduire. Cet espoir, à l’évidence, leur donne autant de faiblesse que de force.




Sur le Petit Prince



Paris, le 14 novembre

Quel bonheur d’avoir l’occasion de t’offrir ce livre, l’un des plus beaux de la langue française. Chaque mot de cette histoire est une merveille de tendresse et d’intuition. Tout est vrai, rien n’est inventé. Le texte donne deux fois la clef de cette réalité qui est la seule : “...on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.” et, un peu plus loin : “Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le cœur.”C’est alors que l’on trouve, sur le thème de l’apprivoisement qui me captive plus qu’aucun autre, quelques lignes d’une beauté si absolue que je ne résiste pas à la joie de les recopier ici :... apprivoise-moi !- Que faut-il faire ? dit le petit prince.- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près...


Très tendrement.   



 
... Lorsque j’arrive chez Florence, deux amies sont déjà là. Je lui offre le livre en précisant que l’éditorial qu’elle doit écrire n’est qu’un prétexte à ce cadeau... et que j’aime les prétextes.Avec passion !

Dimanche 15 novembre

Long coup de téléphone au début de la soirée. Je suis allé voir Sisyphe, mon petit frère jazzman, à Montmartre. Terré au fond de ma voiture dans une sombre ruelle j’écoute mon étoile. Qui vient de rentrer chez elle. Après avoir passé la journée seule devant le feu, chez ses parents absents, à lire le Petit Prince et un livre de Jules Roy (lequel ?) – J’imagine le tête-à-tête de la jeune fille esseulée et du vieil homme qui a choisi de poser son sac sur le quai où est amarré le plus céleste navire de la foi, sur le toit de la Bourgogne éternelle, chrétienne, celtique et râleuse. Je songe que, lorsque l’écrivain parcourt Vézelay d’un pas devenu hésitant, le pont et l’entrepont de la Madeleine, splendide vaisseau immobile, c’est qu’il n’ignore pas que bientôt il reprendra le chemin des cieux à bord de cet avion, plus rustique à l’évidence que ceux qu’il connut, mais capable de monter infiniment plus haut sans jamais redescendre pour ravitailler. Aux commandes d’une machine conçue pour tailler une route éternelle...


L’obscurité du soir se glissant par les fenêtres, la tristesse de la grande maison vide l’a fait fuir et elle a repris le train pour Paris. Il est neuf heures et demie. La nuit, le sommeil et les rêves frappent déjà à la porte de son petit appartement solitaire. Elle pense que nous ne devons pas nous voir trop. Elle accepte pourtant, non sans difficulté, que nous dînions ensemble mercredi prochain. Elle propose de m’inviter chez elle, après son cours d’aquarelle. Elle a senti que l’infecte perspective d’une longue semaine sans elle m’était insupportable. J’espère qu’elle en a un peu envie, elle aussi ! Nous nous sommes vus deux fois la semaine dernière, à son initiative, cela ne signifie-t-il donc rien ? Et le contact subtil, hier, entre nos jambes et nos bras, à table, jamais appuyé mais infiniment confiant et sensuel ? Il m’a semblé un instant que les amis qui nous entouraient ne pouvaient manquer de voir ou, au moins, de deviner ce que nous bricolions. Nous n’étions pas si discrets !


À notre époque, cela signifie-t-il encore quelque chose, se compromettre ?


Je mesure ce soir l’importance de ce qui s’est produit dans ma vie, en quelques jours seulement, puisque ce journal commence début octobre. C’est un peu comme l’éruption d’un volcan : pendant des années la lave se fraie un passage en secret et rien n’est visible de l’extérieur. Soudain c’est l’explosion, violente, magnifique, parfois mortelle. Rien n’arrive jamais par hasard et les trajets souterrains sont l’indispensable préparation de tout événement important. Quoi qu’il puisse arriver aujourd’hui Florence sera éternellement une figure cardinale de mon univers amoureux. Sa place est acquise, il reste à savoir quel rôle elle jouera dans le réel. Partagera-t-elle ma vie et moi la sienne ? Deviendra-t-elle une idole lointaine parée des vertiges délétères de l’inabouti ? Mon choix est fait, on s’en doute, et si je suis bien obligé de rester dans l’hypothèse et l’interprétation pour ce qui concerne celui de Florence, je suis presque certain que je parviendrai à l’entraîner sur le chemin que je discerne, avec ses incroyables bonheurs, ses joies miraculeuses... ses terribles difficultés aussi ! Il est bien difficile de prédire l’avenir, surtout avec des compétences aussi modestes que les miennes en ésotérisme ! Seulement, en l’occurrence, il ne s’agit ni de magie, ni de naïveté, plutôt d’un mélange instable d’intuition, d’analyse et d’espoir. Curieusement j’ai la conviction qu’il m’est impossible de me tromper sur l’importance que joueront les gens dans mon existence. Pour une part, cela s’explique aisément : lorsqu’on décide que quelqu’un est essentiel, il le devient, d’une façon ou d’une autre !


À d’autres moments j’ai l’impression que mon envie d’aboutir n’est pas aussi évidente que je le voudrais. Que je tente plutôt de me persuader tout seul que cette femme est celle de ma vie, et que ce journal y participe largement. D’une certaine manière je cherche l’échec sous les plus mauvais prétextes théoriques en évitant soigneusement les perches tendues. Moi qui prétends qu’elle recule dès que j’avance, est-ce que je ne lui donne pas l’exemple, en parfait couillon ?


Pourtant, quoi qu’il en soit, je dois faire attention à ne pas abîmer cette délicate plante de serre. Le seul amour qui vaille est celui qui fait passer le bonheur de l’autre d’abord ; et ce qui complique tout, c’est le désir physique, ce besoin bestial de trouver la complicité des sens, d’explorer les ultimes abandons d’un corps ardemment désiré.

(à suivre...)

***
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MessagePosté le: Sam 27 Oct - 22:07 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Mardi 17 novembre
Ce soir, les Léonides. Il y aura des étoiles filantes à ne savoir qu’en faire, particules qui rentrent dans l’atmosphère à plus de deux cent cinquante mille kilomètres heure, dit-on. Les gendarmes ont-ils radarisé ces objets célestes ? Et, dans ce cas, verbalisent-ils ? Il paraît que cela arrive tous les trente-deux ans. Florence n’était pas née, la dernière fois... Moi, je vais faire des vœux, confier quelques espoirs aux lumineuses et rarissimes zébrures du ciel automnal.


Mercredi 18 novembre
Florence m’appelle, bien embêtée, elle veut annuler notre rendez-vous de ce soir. Un peu de fatigue, une vieille sciatique qui revient à la surface... Les lamentables arguments éculés servis froid par ceux qui veulent se défiler. Elle finit par lâcher le morceau : il paraît qu’elle était fâchée dimanche dernier de s’être fait arracher la promesse de ce dîner ! Sans blague ! Rien ne lui interdit de me dire merde si elle en a envie ! Pourquoi ces circonlocutions, ces prétextes, ces paravents ? Je raccroche triste et furieux. Pour tout arranger, je lui ai parlé de mes “droits” (on se demande lesquels !) Elle en a profité pour utiliser le bâton que je lui tendais en me répliquant que je n’en avais aucun. Bien vu !

Après un bon moment consacré à de moroses réflexions je me décide à la rappeler pour lui dire que je nous ai trouvés nuls, l’un et l’autre (elle surtout !), et que je ne veux pas rester sur cette impression. Au bout du compte, comme je le pensais, elle est dans un moment de repli, elle prend peur devant la fréquence de nos rencontres. Elle a besoin, dit-elle, de silence, de réflexion et de paix. Elle me redit qu’elle n’est pas prête à aller au-delà de l’amitié et qu’elle redoute que je ne m’accroche à elle comme elle s’est accrochée à son ex-jules (l’ineffable Robert) pendant des années. Toujours cet inusable ressort de la tragédie classique qui fait que l’on aime qui ne vous aime pas tandis que l’on est aimé par qui on ne veut pas ! En un mot comme en cent, mensonges diplomatiques compris, elle me rejette à la mer, trop petit poisson sans doute pour un aussi fier navire ! Elle poursuit sa route sans se retourner en laissant sur l’eau un sillage qui s’élargit jusqu’à l’infini. Étincelant au soleil, indifférent et ironique !

Ses soudains mutismes me font penser à ceux d’Elizabeth qui, se drapant tout à coup dans le silence, se refermait comme une huître sur son prétendu secret ; et cela d’autant plus facilement qu’elle savait bien que moi, amoureux comme je l’étais, j’allais revenir inlassablement. Chien pataud et fidèle. Elle l’huître, moi le chien... on voit comme nous étions faits pour nous comprendre !

Pourtant (et cela je ne le dis pas à Florence) je me demande si mon histoire n’a pas davantage à voir avec celle de Cyrano ou de la Belle et la Bête. Moi le monstre, elle la pure jeune fille. C’est un peu triste de devoir jouer ce genre de rôles, mais ai-je le choix ? Impossible d’oublier cependant que, dans un cas comme dans l’autre, la jeune fille craque à la fin, émue par tant d’amour (malheureusement un peu tard en ce qui concerne Roxane). J’ai toutes mes chances, il suffit d’être fort, et patient !

Je songe aux lettres de Valmont à La Présidente de Tourvel dans Les Liaisons Dangereuses, à propos de l’amitié que les filles prudes voudraient nous infliger en lieu et place de l’amour que nous sentons pour elles. Une rapide recherche me conduit à la lettre soixante-huit dont je recopie ces lignes, d’une bouleversante beauté, malgré (ou à cause) de l’adresse stratégique, de la duplicité qu’on ne peut tout à fait oublier :

Non, Madame, je ne serai point votre ami ; je vous aimerai de l’amour le plus tendre, et même le plus ardent, quoique le plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non l’anéantir.

De quel droit prétendez-vous disposer d’un cœur dont vous refusez l’hommage ? Par quel raffinement de cruauté m’enviez-vous jusqu’au bonheur de vous aimer ? Celui-là est à moi, il est indépendant de vous ; je saurai le défendre. S’il est la source de mes maux, il en est aussi le remède.

Non, encore une fois non. Persistez dans vos refus cruels ; mais laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux ! eh bien ! soit ; essayez de lasser mon courage, je saurai vous forcer au moins à décider de mon sort ; et peut-être, quelque jour, vous me rendrez plus de justice. Ce n’est pas que j’espère vous rendre jamais sensible : mais sans être persuadée, vous serez convaincue, vous vous direz : Je l’avais mal jugé.

Disons mieux, c’est à vous que vous faites injustice. Vous connaître sans vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux également impossibles ; et malgré la modestie qui vous pare, il doit vous être plus facile de vous plaindre, que de vous étonner de sentiments que vous faites naître. Pour moi, dont le seul mérite est d’avoir su vous apprécier, je ne veux pas le perdre ; et loin de consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le serment de vous aimer toujours.




L’absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.

La Rochefoucauld 
Maximes 
  



CHAPITRE IV



Jeudi 19 novembre
Cette fois j’ai du vague à l’âme, du vrai. Mais je l’ai bien cherché, non ? Je me sens seul, ma vie est un désert peuplé de rêves et de fantômes. Ça ne tient pas tellement chaud au corps, ni au cœur quand on réalise que les rêves sont creux et les fantômes morts ! J’ai envie de baiser, n’importe qui, n’importe comment. Une femelle inconnue, chaude, nue, ouverte, la vulve humide, les seins et le ventre turgescents. Il y a bientôt trois mois que nous avons fait l’amour pour la dernière fois avec Isabelle, mon dernier chagrin. J’aimais son corps et aussi sa façon de l’offrir. Sa grâce garçonnière dans le déduit, son corps d’éphèbe aux hanches étroites, ses petits seins fermes, hauts plantés, ses longues et fines cuisses se rejoignant sur un pubis parfaitement épilé, son élégance dans le plaisir. Notre séparation a été brutale et imprévisible, je n’ai donc pas de souvenirs de notre dernier accouplement qui reste confondu parmi beaucoup d’autres.

Mes ultimes nuits avec d’autres femmes ont laissé une trace sombre, triste et précise dans ma mémoire. Quand on sait que c’est fini les derniers gestes ont la mélancolie de funèbres cérémonies...

J’ai oublié qui a écrit cette phrase, qui me revient à l’improviste... “La frustration c’est une promesse, l’accomplissement c’est déjà une défaite...” Peut-être, mais est-ce si sûr ?

J’ai de moins en moins envie de ménager Florence. Même si je l’aime. Elle doit supporter l’aveu de mon désir. L’amour est un combat et toute faiblesse conduit à la défaite. D’autant qu’il ne s’agit pas de gagner pour soi, mais pour deux. Le côté vierge effarouchée m’emmerde. Florence m’a cherché. Elle me trouve, et elle s’en étonne ! À quoi jouons-nous, et ai-je vraiment envie de jouer à ce jeu là ?

Ou alors c’est une vraie séductrice, une dangereuse mangeuse d’homme qui sait qu’il faut conduire sa victime aux confins de la folie pour en disposer sans partage. À moins qu’il n’y ait beaucoup d’inconscience, et même de bêtise dans sa façon d’agir.

Lorsqu’elle m’a raconté sa surprise en découvrant, avec quelques mois de retard, le chagrin de ses parents après qu’elle eût quitté la maison familiale, il faut bien avouer que je me suis demandé où diable se situent sa sensibilité, son attention aux autres et son imagination. D’autant qu’elle ne racontait cet épisode que pour me montrer combien elle est aimée par sa famille ! Si elle ne pense qu’à elle, dans quelle galère me suis-je fourré, vers quels chagrins vais-je voguer, toutes rames déployées ? Ma tête résonne déjà du choc des rames sur la peau de la mer !

Pour l’instant je reste avec mon désir inassouvi, avec mon cœur en écharpe et je me demande si je ne vais pas aller à la chasse à la femme pour trouver la force d’attendre, pour avoir les adresses stratégiques qui me font défaut en ce moment. Si Florence n’avance que lorsque je recule, il serait bon de reculer plus souvent, et même d’avoir de bonnes raisons de le faire !

Quand même, je relis Jacques de Bourbon-Busset qui est une grande admiration de Florence (L’Amour Durable[1]) : “J’ai dérangé l’univers de L., puis elle a dérangé le mien. La chance m’a été donnée qu’elle veuille encore de moi quand je me suis mis à l’aimer.” Cela pourrait-il s’appliquer à notre propre histoire ?

Il me semble, mais je n’en suis pas certain et j’en cherche (sans succès) la confirmation dans ma lecture, que L. est beaucoup plus jeune que Jacques. Ce que je sais, c’est que la naissance de l’amour a été difficile, comme toujours quand c’est grave. L’instant inoubliable de l’aveu, de l’acceptation mutuelle est situé rue de Nevers, près du quai de Conti. Trace lumineuse dans le souvenir et dans la passion de Bourbon-Busset.

Je songe alors à cette nuit lointaine sur une colline qui surplombe la Seine. Nous avions été amants avec Elizabeth, elle était mariée, moi aussi. À l’époque elle avait un nom que j’aimais. Après deux ans de rendez-vous clandestins, le côté sordide de ce mode de vie, les mensonges misérables nous avaient dégoûtés. Suivirent deux ans d’absence, de fuite, de tentative d’oubli.

Et soudain cette soirée volée au silence.

En quelques secondes tout bascule et rien ne sera jamais plus comme avant. L’incroyable force du réel reprend les commandes, bouscule sans ménagement des rêves vagues et estompés.

Ses cheveux, autrefois coupés à la garçonne, tombaient aux épaules et elle les partageait par une raie médiane. Jamais elle n’avait été aussi jolie. Son odeur réveillait des images, des sensations dont la violence me laissait désemparé, sans force devant un destin à l’écriture soudain dévoilée. Expliquant le passé, révélant l’avenir, imposant le présent. Désemparé mais heureux, tellement heureux dans la soudaine clarté de la vie découverte. Marchant sur la crête d’un présent enfin éclairé par les jours anciens, tous visibles en contrebas, dans une vallée pleine de grandes ombres. Prêt à prendre la direction d’un avenir déjà discernable au-delà des premiers sapins d’une combe ensoleillée vers laquelle une marche rapide allait me conduire, toute hésitation enfin oubliée.

Sans y avoir réfléchi (du moins dans le conscient), j’ai décidé et annoncé tout d’un coup, à celle qui allait devenir ma deuxième femme, ma séparation d’avec la première. Je lui ai peint, à l’aide de brosses légères, en poils de martre, avec des couleurs douces et comestibles, l’avenir que je voulais construire avec elle...

Elle m’a prévenu qu’elle ne pouvait rien me promettre. Que je devais le faire pour moi d’abord. Mais ma certitude était si forte que j’y ai puisé la force d’aller au bout de ma vision et de l’entraîner – quelques mois plus tard – à ma suite.

Aurons-nous un moment aussi décisif avec Florence, un instant fondateur ?

 Les contes de fées commencent bien, en général, et surmontent les difficultés de la fondation. Mais que se passe-t-il vraiment après l’inévitable : ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ? Quelles horreurs, quelles trahisons sont escamotées par cette formule convenue ? Cette histoire fluviale, supposée réelle et dont je viens de faire le récit m’inspire celle-ci, plus marine. Supposée fictive :




[1] Gallimard – Collection Blanche

(à suivre...)

***
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MessagePosté le: Sam 27 Oct - 23:00 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

La plage de Deauville est un lieu hanté, en hiver. Coquette et lumineuse aux abords des Grands hôtels, “Normandy” ou “Royal”, elle s’assombrit le long des maisons ténébreuses, fermées depuis longtemps et dont les volets clos ont quelque chose de vaguement inquiétant.
Tout cela sent l’argent et l’abandon, on y retrouve un peu de l’âme des villes fantômes que la ruée sur l’or laissa derrière elle au temps de la conquête de l’Ouest. On y trouve au surplus la sauvagerie des pays maritimes, perpétuellement battus par les vagues et les vents du large, avec ce sel qui brûle et ronge, poudrant à frimas la végétation et les maisons quand, porté par le vent et les embruns de la tempête, il recouvre tout ce qu’il rencontre.

Cet hiver-là, c’était un peu avant Noël, j’avais résolu d’aller tenter ma chance au Casino. Drôle d’idée pour moi que les jeux d’argent n’ont jamais passionné, d’autant que j’étais singulièrement désargenté !

Cependant l’idée du cliquetis des machines à sous crachant leur mitraille m’avait attiré. Il faut avouer, au reste, que la lumière dont se pare le scintillant édifice rococo joue un rôle dans l’attraction qu’il exerce : les humains comme les insectes cherchent la lumière quand il fait noir !

Soucieux sans doute de créer une attraction et de faire rêver ses clients, le Casino représentait des contes de fées à l’aide de décors et de mannequins. Dans un éclairage glauque la petite sirène nageait parmi des poissons immobiles ; la Belle dormait au bois, et, comme toujours, était sur le point d’être réveillée. Car l’instant magique est bien celui‑là, et non la léthargie (trop longue) ou le moment du réveil (pas si passionnant). Ce qui exerce une vraie fascination, c’est ce moment improbable ou tout va basculer, l’instant qui précède la renaissance et qui contient encore, pour un très court intervalle de temps, tous les possibles.

Au détour d’un couloir, au beau milieu d’une galerie dont le ciel azuré reposait sur une forêt de colonnes, on croisait le Chat Botté, Aladin et sa merveilleuse lampe (sans l’exquise Princesse Badroulboudour, malheureusement !), le petit Poucet et l’Ogre endormi. Mais surtout, dans un coin isolé, Cendrillon et sa marraine la fée assistaient à la transformation de leur citrouille en carrosse. Déjà le légume mesurait plus de deux mètres de haut et des roues d’herbes et de branchages lui auraient permis de se déplacer si les deux magnifiques coursiers blancs de l’attelage étaient sortis de leur torpeur. J’avais oublié les machines à sous dont, pourtant, le tintinnabulement argentin et suave entrait dans mon songe. Sur le marchepied d’herbe de la citrouille-carrosse deux rats-valets superbement harnachés de livrées bleu-nuit aux galons d’or mat semblaient n’attendre qu’un ordre pour se plier aux moindres désirs de leur nouvelle maîtresse. L’un, accroché derrière la citrouille, debout sur le marchepied, paraissant scruter déjà la route à parcourir ; l’autre, un seul pied sur le carrosse faisant des grâces équivoques. Cependant, leurs regards vides et leurs grosses têtes de rongeurs voraces surmontant des corps d’hommes vigoureux ne laissaient pas d’être inquiétants assez !

Malgré cela il faut avouer que Cendrillon m’éblouissait absolument, si belle dans sa robe de bal couleur de blés mûrs, blonde comme le ciel à la fin de l’été, émerveillée, le visage rayonnant. Sa figure sereine, empreinte de douceur et de miséricorde, ses lumineux yeux de verre, ses lèvres de plâtre pulpeux formaient un univers de sensualité pure que la magie des deux chevaux blancs, prêts à partir dans l’instant, rendait fragile, éphémère et périssable.

Tout de même, m’arrachant non sans peine à cette contemplation je décidai d’aller jouer : n’étais-je pas venu pour cela ? Dans une salle immense quelques centaines de machines nickelées, ruisselantes de chromes et de lumières clignotantes avalaient goulûment la menue monnaie et, parfois, dans un bruit de mitraille, renvoyaient un peu l’ascenseur : une courte rafale sonnait clair. Face à l’un de ces monstres (Moloch), je commençai à faire tourner les trois rouleaux dont la coïncidence plus ou moins harmonieuse représente la chance ou la malchance. J’avais changé quelques billets qui me restaient contre trois poignées de pièces. La machine semblait avoir faim et dévorait mon pécule à belle dents sans même exhaler l’un de ces hoquets distingués qui accompagnent le retour des “coins”. J’aurai bien mieux fait de rester à rêvasser près de Cendrillon pensai-je, et son sourire ineffable flottait entre mes yeux et les citrons, les cerises dont l’alignement aurait regarni mes poches.

Mais voilà que soudain, comme il ne me restait plus qu’une demi-douzaine pièces se battant en duel, l’engin se bloqua d’un coup sec sur le triple “Banco” ! Incrédulité de ma part, remue ménage dans les entrailles du monstre vomissant alors tous ses repas précédents avec un entrain contagieux, dans un bruit de torrent enragé. Naturellement, tous les joueurs savent cela, même pleine à ras bord, la moulinette à oseille est incapable de fournir la montagne d’argent qui revient de droit à l’heureux mortel dont les yeux ont vu s’aligner les trois signes de fortune ! Le Directeur de la salle vint donc me trouver obséquieusement, en frottant ses doigts semblables à des saucisses de Francfort. Il me demanda si je voulais le complément en coupures petites ou grosses, ou même en chèque. La somme était coquette mais je lui répondis (comme sans doute il s’y attendait) que je souhaitai des billets de cinq cents - on ne précise évidemment pas “francs” dans un pareil cas -. Il fallut le secours d’une petite mallette noire, assez jolie ma foi, et qu’il m’offrit de bon cœur, pour contenir mon pactole...

Je quittais la salle dans une rumeur mâtinée d’admiration et de jalousie, sous des regards d’une insistance gênante. Mais je ne voyais rien ni personne, je pensais à Cendrillon, la bonne fée porteuse de chance qui avait ouvert les yeux de la fortune et les avait dirigés dans la bonne direction. Voulait‑elle me remercier du regard d’amour - le mot n’est pas trop fort - que j’avais posé sur elle ?

Léger comme bulle de savon, je traversai, en sens inverse, le grand vestibule pour rejoindre ma merveille, la sublime beauté à la pantoufle de vair. Elle me regardait venir, les pommettes roses et l’œillade claire. M’approchant, je posai tendrement la main sur son épaule. Elle avait perdu la rigidité du plâtre et je sentis la chaleur de son corps, la souplesse de sa chair de femme. Je n’en fus pas tellement surpris et, l’attirant vers moi, je lui fis descendre la marche du podium sur lequel elle avait trôné. Le froissement de sa grande robe de soie jaune était comme une musique céleste, comme un chant de sirène, comme le bruit du vent dans les ajoncs et les genêts. Souple roseau, elle ployait entre mes bras tandis que je l’embrassai à perdre haleine. Son souffle avait l’odeur sucrée des landes que le soleil exalte.

Il nous fallait un endroit pour cacher notre amour. Me retournant, je vis la petite sirène qui nageait toujours entre les blocs de rochers, les algues et les poissons à l’air idiot. Je pris ma belle par la main et l’entraînai vers l’aquarium en soufflant : “Viens vite !”... Elle volait sur ses souliers de vair et elle contourna avec moi le plus gros des rochers, qui nous dérobait entièrement aux regards indiscrets tandis que nous découvrions une délicieuse couche d’algues (peut‑être destinée au repos de la petite sirène). Nous étendant parmi les végétaux élastiques, nous fîmes ce que font toujours un homme et une femme lorsqu’ils se sont reconnus. Je m’engloutis en elle comme dans une mer chaude. Elle était à la fois l’eau, l’air, la terre et le feu... elle était aussi une plume légère posée en équilibre sur le toit du temps et nous vécûmes, au cours de cette seule et unique nuit, une vie entière. Une vie avec ses fous-rires, ses chagrins, ses gourmandises, ses grands voyages et ses petites chamailleries, ses douloureux départs et ses retours attendus, ses instants de confiance et de plénitude, ses intermèdes de doute, de méfiance et de jalousie... Une vie entière avec ses petits matins, ses longues soirées calmes et, entre les deux, les grandes promenades dans le murmure des aveux.

A la fin je m’endormis sur l’épaule de ma bien‑aimée : les nuits, comme les vies, passent. Au matin je me réveillai seul dans l’aquarium glauque qu’une pâle aurore d’hiver éclairait à peine. À côté de moi gisait, ouverte et vide, la mallette de plastique noir. Seules quelques algues froissées témoignaient encore de nos belles amours. J’allais pouvoir reprendre ma route, seul et léger, le nez dans les étoiles.

 Vendredi 20 novembre

La télévision montre le discours d’André Malraux, en 1964, lors du transfert des cendres de Jean Moulin. Emphase sublime malgré l’enflure oratoire héritée du XIXème siècle : “Moulin savait tout et il n’a rien dit”. Geneviève de Gaulle raconte, dans la même émission, le jour où ses compagnes de détention à Ravensbrück, lui souhaitèrent son vingt-quatrième anniversaire - une enfant, plus jeune encore que Florence ! -, avec un gâteau fait de mélasse et d’infecte mie de pain. Elle dit qu’il y a des instants de bonheur au plus profond de l’horreur. Quelle belle leçon d’espoir et de courage !
En entendant cela il me semble que Florence n’a probablement aucune sensibilité. Petite égoïste geignarde, accrochée à des principes simplets, contente d’elle-même, incapable de rien remettre en cause, d’imaginer le moindre chemin hors des sentiers battus. Tout juste capable de jouer les victimes. Comme tous les médiocres de notre époque molle et volontiers compatissante envers ceux qui pleurnichent. Parfois je la hais, fou d’impuissance, d’inquiétude face à un avenir aussi incertain qu’improbable et, en même temps, je lui cherche toutes les excuses, à commencer par la meilleure de toutes : c’est son droit de ne pas m’aimer, de me trouver trop vieux, trop moche, trop petit, pas assez riche. Légèrement givré, par-dessus le marché, avec ma façon de lui sauter dessus après tant d’années de silence et de rebuffades.

Maintenant l’écran de télévision qui fait face à la table sur laquelle j’écris montre Carrington de Christopher Hampton. Pendant la Grande Guerre, en Angleterre, Emma Thomson tombe amoureuse d’un écrivain homosexuel. Ce goût de l’impossible, toujours ! Le thème musical, sublime, est celui de la Jeune Fille et la Mort de Franz Schubert ! Le romantisme est une déchirure, une violente révolte contre l’Académisme et les pouvoirs en place. Rien des fadeurs sucrées que notre siècle lui prête ! Il faudra que j’offre ce disque écorché vif à Florence et que nous l’écoutions ensemble. Saura-t-elle en discerner les gouffres ?

Pourquoi l’amour est-il toujours une douleur ? L’indifférence, quant à elle, est si ennuyeuse, si morne ! N’avons-nous d’autre alternative que ces deux horreurs ?

Quelle logorrhée pour dire simplement « Florence, je t’aime », que de naïveté dans la provocation, que d’espoirs sans doute vains ! Quel enfantillage d’espérer que la lecture de ces lignes pourrait la fléchir en lui faisant découvrir une absolue sincérité ! Je suis décidément d’un ridicule inouï, impérissable ! Elle n’y verrait sans doute que les stupides élucubrations d’un vieux cheval affolé par les taons du désir. Bien sûr elle aurait tort, mais aurais-je raison pour autant ?

Comme elle est loin, ce soir. À l’abri de moi. Profitera-t-elle de ces quelques jours pour me rejeter encore davantage ou sera-t-elle, au contraire, inquiète de mon silence, prête pour quelques pas vers ce que je souhaite de plus en plus obsessionnellement ?
L’émission, que j’écoute d’une oreille distraite (tout en buvant trop de mauvais whisky et en fumant mes éternelles Craven “A” sans filtre, à l’odeur mielleuse et épicée, les unes derrière les autres) et qui ne parvient pas à m’éloigner complètement de mes éternels travaux d’écriture, prétend qu’il faut continuer d’abord et commencer ensuite. C’est un bon programme, que j’adopte volontiers ! Le temps passant le prénom de Florence vient hanter mon esprit, très visuellement, me suggérant ces lignes que j’écris dans le flou, le vague des vapeurs d’alcool, le regard troublé par les volutes épaisses du tabac de Virginie :


Ton prénom oscille
De l’autre côté du miroir
Entre réel et imaginaire
Joue à l’arc-en-ciel
Tourne dans un sens
Se retourne se courbe
Et s’infléchit passe insensiblement
D’irisation en diaprure
J’en tire des présages enfantins
Je fais des paris insensés et stupides
J’admire les grâces maniérées
Des fumées tabagiques
Qui emportent dans leurs volutes
Ces lettres magiques...
Leur proximité et leur distance
Au cœur des brumes alcooliques.

Et je me souviens d’une phrase, écrite un autre jour de tristesse, sans penser à Florence que je n’avais pas encore rencontrée : Les femmes sont comme l’horizon, plus on s’approche d’elles plus elles s’éloignent. Elles sont l’infini

Homme-livre, je me sens englouti sous les dizaines de milliers de pages lues, perdu devant l’immensité de ce qui reste à lire. Le secret du monde est sans doute contenu au détour d’une improbable page, écrite, Dieu sait quand, par un écrivain oublié dont j’ignore encore le nom. Pourvu que j’aie le temps de faire sa rencontre avant de mourir !

À moins que la clef ne soit enclose au creux d’une phrase que j’écrirai un jour et qui viendra toute seule, sans prévenir, quand je serai prêt, lorsque les pièces du puzzle se seront assemblées à mon insu.

Samedi 21 novembre

Puisqu’elle n’est pas là et que rien n’indique ni quand elle y sera, ni même si elle y sera un jour, je tente ici un portrait. Une façon comme une autre de la convoquer, qu’elle le veuille ou non, de la capturer un peu. En rebroussant chemin dans les pages de ce journal je découvre que j’évoque surtout des rêves et des hypothèses. Des choses désincarnées. Mais Florence est une vraie femme, et elle est d’abord un corps. Si ne connais pas ses ultimes secrets je l’ai observée avec une attention passionnée. Les veines délicates, à peine bleutées qui courent sous la peau de ses mains lui donnent une humanité d’autant plus troublante qu’elle porte souvent des taches d’encre trahissant l’écolière, la petite fille qu’elle n’a pas tout à fait cessé d’être. Elle est grande, je l’ai dit, autant que moi ou davantage, et elle évite soigneusement de porter des talons hauts, préférant les mocassins un peu masculins. Sa coiffure a changé et les catogans d’autrefois ont fait place à de sages cheveux aux épaules, raides et coupés au carré, séparés par une raie de côté. Blonds cendrés, disciplinés, volontiers dérangés, relevés d’une main impatiente, glissant alors les uns sur les autres, s’écroulant dans un très joli mouvement de cascade. Un visage large, régulier. Une carnation pâle, éclairée par un regard attentif, posé, rieur, lointain et tendre à la fois. Un nez mutin, légèrement retroussé. Parfois elle y pose des lunettes ovales d’intellectuelle qui la rendent sérieuse et mettent ses yeux en valeur. Une bouche aux lèvres peintes, d’un rouge sombre et discret ; charnue sans être vulgaire. Au moindre sourire elle découvre des dents de perle, sagement rangées. Son corps, qui me fait si fort fantasmer, je l’ai aperçu un jour, dans une sortie sportive de l’association. Il ne m’a paru ni beau, ni désirable. Trop dodu, cuisses marbrées, un côté grenadier. Le sein gras, la taille épaisse, la fesse lourde, rien pour plaire dans ces circonstances prétendument olympiques. Est-ce cela, et rien d’autre, que cachent ses vêtements raffinés ? Profondément je m’en fous, c’est son âme que je veux atteindre en possédant son corps. C’est l’idée de son visage chaviré qui me fait rêver...


Pour compléter cette peinture il faut évoquer sa voix, élégante, cultivée, un peu apprêtée, féminine, superbement timbrée, enfantine, séductrice... j’ai déjà dit toute l’importance que j’attache aux intonations d’une femme !


Elle est presque là, bien sûr, mais je ne l’ai jamais touchée et l’absence de contacts physiques impose de se passer de vrais souvenirs. Ce qui est fort c’est la mémoire de la chair ! Tant qu’on aime, et quelquefois après...

Je n’ai pas seulement envie d’elle, je veux aussi partager ses jours et ses nuits, préparer ses repas et lui donner la becquée, lui verser à boire et la soûler comme une grive, la regarder dormir et la réveiller pour la bercer, respirer son odeur et m’en griser, aimer ceux qu’elle aime, entrer dans son univers et lui faire partager le mien...




Pour les hommes, l’infidélité n’est pas l’inconstance.  
 
Choderlos de Laclos,           
les Liaisons Dangereuses   
    
(à suivre...)

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MessagePosté le: Dim 28 Oct - 15:12 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

J'ai de la lecture à "rattraper" !
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mimibig


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MessagePosté le: Dim 28 Oct - 16:15 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

patrice ,hier en rentrant de mon concert j'ai lu ton texte "suite" il y a un lien "en bleu" qui nous ramène à la page d'accueil de "la conquête..." est-ce une erreur ? Mr. Green
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