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La Conquête de Florence
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Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet     Index du Forum -> Les Arts (autrement dit : les choses vraiment intéressantes) -> La Littérature : ce que vous aimez ou ce que vous écrivez
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Dim 28 Oct - 16:44 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Corrigé ! Le transfert de "Word" sur le PG Express est archi-dur pour la mise en page...Nous sommes page 86 sur 182, la suite maintenant ou plus tard ?

***


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MessagePosté le: Dim 28 Oct - 16:44 (2007)    Sujet du message: Publicité

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mimibig


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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 00:31 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

très bonne question!!!mais qui doit décider ?? Rolling Eyes en tous les cas c'est passionnant ....."curiosité féminine....non pas du tout!!"



(au fait pas moyen de changer l'heure pourtant j'ai fait comme conseillé Embarassed )
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 00:56 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Pour moi pas de problème, tout est écrit...

En ce qui concerne l'heure il faut vraiment aller dans "profil" ce qui est sélectionné est "GMT + 2" et il faut passer là-dessus (avec la flêche) :



Au boulot Mimi !

***
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 01:04 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


CHAPITRE V


Dimanche 22 novembre

Et pourtant, en dépit de ce que j’écrivais hier (ou par dépit), je vais la tromper (?) par anticipation. Je me suis décidé à relever une trentaine d’annonces qui me paraissent attractives, publiées dans un journal qui revendique une rubrique matrimoniale dite “sérieuse”, par des femmes qui cherchent un mari, ou du moins un amant. J’ai rentré les variables – pas toujours variées – dans une base de données et je fusionne le tout dans un traitement de texte un peu pervers, subrepticement immoral, car je me déclare invariablement enchanté de tout. Voici à quoi cela ressemble, avec deux exemples dans lesquels les variables sont repérées par des italiques.


L’annonce :

Nathalie, 46 ans, 1m64, 79 kg, élégamment proportionnée, yeux noisette, cheveux châtains, divorcée sans enfants, ingénieur-qualité. Esprit sensible et novateur attaché aux valeurs de la famille ; citadine appréciant le jardinage, les voyages, le Champagne et le golf. Vous : bon niveau socioculturel, chaleureux, souriant, disert, autonome, cultivé, ouvert et généreux, votre métier vous va comme un gant.


Résumé : carrément grosse, sans doute pas idiote, mais noceuse et frimeuse !

La réponse :

Chère Nathalie,

Je viens de lire votre annonce et je sais presque tout de vous. J’imagine vos cheveux châtain et vos yeux noisette... Ce doit être bien joli ! D’une certaine façon je vous vois presque, et vous me faites rêver... Je sais que vous êtes sensible et novatrice. Et aussi que vous aimez la famille, la ville et la nature. C’est tout ce qui me plaît !

À mon tour, maintenant, de vous dire qui je suis. J’ai 47 ans, je suis divorcé et père de deux filles, qui vivent avec leur maman. 1 m 80 pour 68 kg, je n’ai donc pas de “brioche”. Brun pour les yeux et les cheveux - avec quelques fils argentés -, je porte des lunettes d’écaille. Plutôt sportif, j’aime le ski, la natation et la moto. Je travaille dans la mode, dans l’informatique ou dans le chômage, selon les époques. Mais ma principale passion est l’écriture : romans, nouvelles, critiques et articles. Naturellement je m’intéresse à la plupart des arts : littérature (quelle surprise !), cinéma, théâtre, musique, peinture, etc. Capable de vrai amour, sensuel, attentif à l’autre, je suis tout à fait décidé à construire un couple heureux et durable avec celle qui saura me séduire. Peut-être vous, puisque ce que je sais de vous ressemble à mon rêve ! Je saurai alors vous donner tout ce qu’une femme attend et même davantage... ce n’est jamais trop lorsqu’on aime !

Je sais que vous cherchez avant tout un homme cultivé, ouvert et généreux. Cela me ressemble assez, modestie à part ! Évidemment, pour en savoir plus, il faudra me donner un rendez-vous. Si j’ai su vous faire partager mon envie de vous connaître le plus simple est de me téléphoner sur le...
En ce début d’hiver comment ne pas avoir envie d’admirer à deux la nature qui s’endort ? Cette saison mélancolique est la plus belle, quand on la partage. Aurai-je bientôt le bonheur d’entendre votre voix et de vous découvrir davantage ? Soyez certaine que je le souhaite très sincèrement.
À bientôt.

P.S. Pardonnez-moi d’avoir écrit cette lettre sur ordinateur, mais c’est si pratique, rapide et lisible... Peut-être est-ce aussi une déformation professionnelle pour laquelle je vous demande toute votre indulgence.

...Pour bien peindre la méthode, j’inflige un deuxième exemple à ce malheureux journal :

L’annonce :

39 ans, 1m60, 58 kg, Blonde, yeux marron, célibataire, sans enfant, non-fumeuse, médecin spécialiste, féminine, sensuelle, sensible, un rien mutine et tout à fait câline, je me plais autant à la campagne qu’à la ville, souhaite homme séduisant, libre, optimiste.


Résumé : un poil ronde, bon job, très contente de ses performances dans le déduit, ou dangereusement optimiste !

Et la réponse :

Chère Vous,

Je viens de lire votre annonce et je sais presque tout de vous. J’imagine vos cheveux blonds et vos yeux marron... Ce doit être bien joli ! D’une certaine façon je vous vois presque, et vous me faites rêver... Je sais que vous êtes féminine, sensuelle, mutine et câline (vos mots sont affolants !). Et aussi que vous aimez la ville, la campagne... et l'amour. C’est tout ce qui me plaît ![...]

Je sais que vous cherchez avant tout un homme libre et optimiste pour partager vos goûts. Cela me ressemble assez. Évidemment, pour en savoir plus, il faudra me donner un rendez-vous. Si j’ai su vous faire partager mon envie de vous connaître le plus simple est de me téléphoner sur le...(etc.)

Il faut avouer que c’est assez racoleur, pour ne pas dire pute ! Mais j’ai décidé de ratisser large, sans craindre le ridicule. Le texte est pensé pour faire fuir les gourdes, et attiser la curiosité des autres. Nous verrons bien ! Je ne manquerai pas de confier à ce journal les résultats de ce mailing, les réactions en retour. Pour l’instant, dans le vide de ma vie je m’amuse à bâtir quelques statistiques sur l’échantillon féminin que j’ai choisi, selon la méthode des études de marché auxquelles je me suis livré, beaucoup plus sérieusement, au temps des cacahouètes, des bananes et des petites culottes :

Huit sur trente donnent un prénom, les vingt-deux autres seront donc : Chère Vous !

La taille la plus fréquente est 1,65 m (six représentantes). Les trois plus proches du niveau de la mer mesurent 1,60 m, tandis que la plus grande culmine à 1,82 (hors du lit, que faire avec une telle géante ?)

Les poids vont de 48 (top model phtisique) à 79 kg (là, je sais, j’ai tort, mais il arrive que les très rondes soient tellement appétissantes !) La grande majorité de mes postulantes est pourtant frileusement concentrée autour de 60 kg avoués (une quinzaine).

Mon expérience, si elle est modeste est toutefois suffisante pour savoir combien il est fréquent que 42 ans, 1,65 m et 58 kg, cela fasse, à l’usage : 46 ans, 1,61 m et 63 kg. On se sera un peu trompé, le temps aura passé plus vite qu’on ne croyait (quatre ans en quinze jours, il ne faudrait pas que ça dure trop, on finirait par être mort dans six mois !), on aura un peu rapetissé (c’est vrai, avec l’âge !) et un peu grossi (on ne peut quand même pas faire régime toute l’année !)... Quelques menteuses, qui ternissent sans vergogne la réputation des femmes !

Les ordinateurs permettent, bien trop facilement, mais drôlement aussi, par itérations successives, des calculs étranges dès que les variables sont entrées dans une bonne base de données : je constate que l’ensemble de ces femmes, mises bout à bout représenterait 49,79 mètres – une tour de vingt étages – (moyenne 1,66 m) et que leur masse globale atteint le poids fabuleux d’une tonne et sept cent quarante-huit kilos... Stupéfiant, presque deux tonnes de chair palpitante et potentiellement désirable !

Pour les cheveux, j’ai envie de blondeur après avoir consacré trente ans de ma vie à des châtaines. S’il a fait mauvais auprès de mes brunes, peut-être fera-t-il bon auprès de ma blonde ? J’en ai donc treize (vraies ou fausses ?), quatre brunes (un peu banal), onze châtaines, une eurasienne aux cheveux noirs (psy de surcroît) et une rousse (décidément les Françaises ne le sont pas toutes !)

Les yeux sont bleus pour six d’entre elles, marrons pour neuf, noisette dans huit cas (elles adorent ce mot !) et marron-vert, ce qui revient à peu près au même dans deux cas. Reste notre eurasienne qui a les yeux noirs et quatre paires d’yeux verts. Des chattes délicates aux pupilles elliptiques, peut-être !
Douze se définissent comme jolies, en toute simplicité ; certaines doivent être affreuses ou du moins très quelconques. D’autres, qui se sont gardées de se vanter, sont sans doute ravissantes.

Pour ce qui est des âges, j’ai choisi d’aller de 32 à 49 ans, soit de moins quinze à plus deux ans de part et d’autre de mon âge (je n’ose pas attaquer les moins de trente ans, vu le râteau que je prends avec Florence). Pour les plus jeunes, en dessous de quarante ans, j’ai évité celles qui réclament un âge sensiblement inférieur au mien : je suppose que lorsqu'elles ne manifestent pas d’exigence de ce point de vue elles seront plus ouvertes à l’idée de s’acoquiner avec quelqu’un de ma génération. Nous verrons bien !

La moitié de mon échantillon est sans enfant, sur les quinze autres, sept en ont pondu un (23,33% du total), sept autres sont allées jusqu’à deux (même pourcentage) et une ex-chorégraphe de 35 ans, blonde aux yeux bleus, a si bien dansé qu’elle en a confectionné trois. Elle ne représente donc, à elle toute seule, que 3,33% de mon échantillon !

En matière de profession, c’est assez hétérogène. On trouve tout de même sept cadres et cinq enseignantes. Pas de femmes de ménage, de marchandes de poisson ni de putains. Enfin, officiellement !

Deux seulement ont l’aplomb de se dire sensuelles, une va jusqu’à coquine, sans oublier la charmante inconnue dont l’annonce figure plus haut, et qui, non contente de se déclarer sensuelle, ajoute qu’elle est mutine et câline ! Que de promesse dans ces quelques adjectifs... On ne peut que rêver de fêtes charnelles en compagnie de cette bacchante. Elle risque d’être fort sollicitée, la petite drôlesse de doctoresse (andrologue, peut-être ?) Espérons seulement que les candidats ne seront pas trop formidables. Une concurrence faible me donnerait toutes mes chances. Plutôt que de lui adresser ma lettre sucrée j’aurais dû lui répondre par ce texte lapidaire : Toréador de l’Épéda, je cherche une fille multispire. Si quelqu’un a eu une idée de cet acabit il a gagné et j’ai perdu !

Mardi 24 novembre

Pas de nouvelles de Florence, pour l’instant. Peut-être m’a-t-elle jeté par-dessus bord ! À moins qu’elle ne se réveille, un de ces jours, qu’elle ne sorte enfin de sa léthargie, qu’elle ne change de cap pour me récupérer entre deux vagues. Un espoir minime subsiste, une lumière vacillante au bout d’un tunnel de jours. La question est : comment peut-on prendre une fille comme elle ? Quels stratagèmes faut-il employer, que faut-il démontrer, prouver, quelles défenses faut-il faire tomber et quelles sont leurs exactes capacités de résistance à mes assauts ? En réalité, comme à la guerre, le seul moyen est de pilonner à l’aveuglette, en espérant toucher la défense décisive, le Grand Quartier Général (GQG) dont la chute entraînerait une reddition complète et sans condition. Sachant que Florence s’est bien gardée de me donner les plans de ses fortifications, que mes satellites d’observation sont en panne et que mes espions sont des incapables, il va bien falloir en passer par-là !

Je songe avec amusement (mais aussi avec effroi) à la vaste palette de moyens qu’il faudra déployer : lettres enflammées, madrigaux, gerbes de fleurs porteuses de billets doux livrées à toute heure du jour et de la nuit, à domicile, voire au bureau (opérations coûteuses !), sérénades en plein Paris (tête des voisins !), voire, en tout dernier ressort, l’utilisation de l’arme secrète absolue, de la bombe thermonucléaire de la guerre amoureuse que constitue le chantage au suicide dans une mise en scène bien pensée (Valmont dans Les Liaisons Dangereuses). Comment ne pas se souvenir, à ce propos, de l’incroyable bonheur de la Présidente de Tourvel après qu’elle eût cédé à son amoureux simulateur ? Si l’histoire finit aussi mal, ce n’est nullement parce qu’elle a accepté de faire l’amour avec le très insistant Valmont (peut-être même ces instants seront-ils les seuls de vraie béatitude dans sa courte vie), mais parce que celui-ci avait mis sa stratégie amoureuse et ses talents de comédien au service d’une félonie. Il ne songe pas un instant à vivre aux pieds d’une femme adorée, son unique but est de triompher de sa vertu, pour s’en moquer, pour gagner le pari dérisoire qu’il a engagé avec la cynique Marquise de Merteuil et dont l’enjeu n’est autre que l’accès à ses faveurs renouvelées.

Bien plus simplement mes manœuvres visent à conquérir Florence dans l’espoir de la garder. Je n’ai ni la dimension, ni l’insoucieuse cruauté de Valmont. Si Florence cède, je me flatte qu’elle aura les joies vertigineuses de Madame de Tourvel, qu’elle éprouvera les indescriptibles jouissances que ne peut manquer de donner, à une femme longtemps désirée, un homme brûlant et violemment amoureux ! Mais elle n’aura aucun des chagrins dont mourut notre malheureuse héroïne épistolaire abandonnée par un vil séducteur.

J’ai toujours pensé cependant que Valmont avait aimé sincèrement la prude Présidente. Son cri que je citais au fil de ce journal, il y a quelques jours : “Serait-il donc vrai que la vertu...” est évidemment un aveu, une faille dans son personnage, et s’il ne se croyait pas obligé de jouer les libertins, sous peine de déchoir aux yeux du monde et de l’exquise Marquise, probablement resterait-il le très fidèle amant d’une maîtresse si difficilement conquise, dont la lumineuse pureté lui saute au visage comme un soufflet. Manquant de le réveiller. Sincérité contre duplicité, on sait bien qui l’emporte ; et pourtant, un instant, la loterie du destin semble vaciller. Cette autre phrase qu’il écrit encore à Madame de Merteuil montre, s’il en était besoin, qu’il est touché à mort (il se laissera tuer en duel dans quelques jours) : ...Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime qu’elle me livra sa personne et ses charmes, et qu’elle augmenta mon bonheur en le partageant. L’ivresse fut complète et réciproque ; et, pour la première fois, la mienne survécut au plaisir.

À ce moment, il n’est, quoi qu’il en pense, et malgré la force de l’habitude, plus un libertin. Il est redevenu un enfant émerveillé, et le fait qu’il entretienne l’espoir de rendre sa correspondante jalouse avec ses descriptions enflammées n’empêche pas qu’il ne saurait inventer ce qu’il écrit.

... Les femmes se refusent, temporisent, diffèrent. Elles se font désirer. Elles testent notre patience, elles font monter les enchères. Elles mesurent la force de notre passion et elles la créent en même temps ; chaque fois qu’elles semblent nous échapper notre désir s’accroît et elles le savent. Lorsqu’elles cèdent, si nous avons su les suivre dans les détours de leur fuite, déjouer leurs retours, leurs ruses d’animal traqué, elles laissent, le plus souvent, échapper un soupir léger pour signifier la fatalité de leur chute, son côté inéluctable. Et si l’on est très attentif, dans les harmoniques de ce souffle imperceptible on peut sentir passer les échos d’une volupté fondamentale, la libération d’appétits longtemps contenus.

Vendredi 27 novembre

Rien du côté de Florence, cette fois ce n’est pas bon signe ! Sans doute veut-elle mettre un coup d’arrêt à ma tentative. Les petites mignonnes (?) auxquelles j’ai adressé ma lettre circulaire ne se sont pas encore manifestées, mais il n’est pas certain qu’elles aient reçu ma prose informatisée. Il n’y a pas péril de ce côté-là ! Je viens de cocher, à tout hasard, sur la nouvelle parution de l’hebdomadaire, un certain nombre d’annonces tentantes. Avant de me lancer dans cette nouvelle opération, je vais tout de même attendre les éventuels résultats de la première salve.
Comment ne pas songer aux aspects passionnants, mais aussi drôles et tristes de ces annonces ? Comment ne pas imaginer toutes ces femmes offertes, essayer de deviner – sans pouvoir y parvenir, évidemment – lesquelles sont vraiment jolies, charmantes, intelligentes, sincères. Il y en a, bien sûr, mais est-ce plutôt celle-ci que celle-là ou bien une autre encore. Impossible de répondre à toutes, il faut accepter le jeu de colin-maillard ! Voilà qui est passionnant...

Ce qui est drôle, c’est cette façon de présenter toutes ces femmes si dissemblables d’une façon identique, un peu arithmétique, comme s’il s’agissait de bétail, ou même d’esclaves sexuelles mises aux enchères par quelque rusé maquignon ! Les mots qu’elles emploient sont peu nombreux : elles sont formidables et elles cherchent un homme épatant. L’exercice de style ne permet pas tellement de variations. À titre de curiosité, j’essaierai de composer une jolie annonce, un prochain jour, pour voir !

Ce qui est triste, c’est d’imaginer toutes ces femelles esseulées, qui, pour la plupart, ont dû se débarrasser de leur compagnon (faut-il le supposer pluriel ?), puisque l’essentiel des séparations se font sur l’initiative des femmes ; et qui se mettent en vitrine dans les colonnes d’un journal, espérant tomber sur la perle rare, qui saura les comprendre et les aimer enfin. Lorsqu’elle l’auront trouvé leur mouton à mille pattes, leur improbable prince charmant, sauront-elles l’aimer ?

Face à ces succubes je me demande en quoi je diffère de ces centaines de milliers de poissons laissés sur le rivage par la mer en tempête et qui tentent de déguiser leurs écailles ternies en pourpoint de lumière ? Rejeté par une société que je ne comprends pas (ou plus), mon effarante banalité a quelque chose d’inquiétant...

Samedi 28 novembre

La vie, les choses, les gens n’existent que parce qu’on les nomme. Ce qui arrive dans la vie n’est pas autre chose que de la littérature et ce qui est écrit dans les livres est vrai. Les derniers mots du journal que mon grand-père - sur la tombe duquel je suis allé me recueillir au début du mois - a tenu presque quotidiennement pendant soixante ans (1925-1985), annoncent sa renonciation à vivre. Il n’écrira plus jamais rien et se laissera mourir en peu de mois. Les ultimes mots qu’il griffonne, d’une écriture écrasée, brisée par la mort de sa femme, expriment la dernière pensée “sensée” d’un homme qui refuse de continuer le chemin. Il entrera, tout de suite après, dans une semi-folie, dans un chagrin inconsolable, un isolement fier. Hébété devant le non-sens d’une vie sans elle. Une seule ligne pour mettre un terme à un texte qui remplit plus de vingt gros cahiers, le plus souvent de simples notes destinées à servir de support pour un développement ultérieur qu’il ne réalisera qu’en partie, faute de temps. Une ligne brisée en deux qui commence par : Un peu mieux ce matin ! Un espoir communiqué par les médecins et dont il n’est sans doute pas dupe. Il a dû se précipiter pour le transcrire, aussitôt rentré chez lui, où elle n’est plus, pour tenter de donner le poids, la force de la chose écrite à son espérance. Mais la ligne et l’écriture se brisent en même temps que son esprit lorsqu’il reprend la plume quelques heures plus tard : Elle n’est plus, le monde se referme... Il ne tracera pas le mot fin, il ne joue plus et l’emphase n’est pas dans sa manière. Il referme son journal, et sa vie, d’un coup de crayon aussi terrible et désespéré qu’un coup de pistolet tiré à bout portant.

L’écriture tente de lutter contre l’oubli et la mort. Elle n’y parvient qu’en laissant une minuscule trace, un peu d’encre ou de plomb sur des pages jaunies, et que les survivants déchiffreront, peut-être. La voix alors, le rythme de la phrase, le visage de l’auteur tour à tour grave et amusé, souriant et mélancolique, tout cela renaît dans la mémoire du lecteur, non pas congelés comme par un film ou un disque, mais réellement vivant, nouveau, réinventé, riche de surprises que l’on attendait pas, que l’on aurait pas même imaginées.

Dimanche 29 novembre

On voudrait écrire une chose définitive. Un mot si plein et si pur qu’il n’y aurait plus rien à ajouter. Un mot qui serait une conclusion, une fin, qui engloberait et résumerait tout le reste. C’est si pesant parfois, cette quête. Ah ! refermer la dernière page, ne plus penser, ne plus chercher, ne plus douter. Trouver l’apaisement. Mais la parole parfaite se dérobe toujours à la plume qui la cherche. Froissant les ailes du désir, elle fait la coquette et s’évapore quand on croit la tenir enfin.

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Dernière édition par Patrice Guyot le Dim 22 Mar - 13:00 (2009); édité 1 fois
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 01:40 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Note pour mes lecteurs et lectrices :

Ce texte est un roman, s'il reprend quelques éléments de ma propre vie il n'en est nullement le reflet réel car il est finalement très éloigné d'une quelconque autobiographie...

J'ai toujours adoré créer de fausses pistes et égarer ceux qui croient tenir mon histoire...

Pourtant, en me relisant, je retrouve des moments forts et surtout il m'arrive de bien m'amuser !

Ah ! Ces petites femmes, quels phénomènes !

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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 19:21 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Lundi 30 novembre

Comme je me l’étais promis, il y a quelques jours, j’ai tenté d’imaginer des annonces de femmes. Voici le résultat, dont je vous laisse juges :
Caroline, 38 ans, 1m70, 60 kg, cheveux blonds, yeux bruns, faite au moule (cassé), érotique, peau très douce, célibataire, professeur d’université (lettres), ferait très beau roman d’amour avec garçon cultivé, fin, adroit de ses mains, capable apprécier perle rare et la monter en collier ou en épingle. À tout de suite, mon prochain amour ! Dépêchez-vous, ne perdez pas un instant : il y a le feu au lac des cygnes !


Florence, 28 ans, 1m78, 75 kg, blonde, yeux bruns, ronde exquise, célibataire sans enfant, cadre, pétuneuse, pratiquant l’aquarelle, aimant la littérature bon genre et les séductions ambiguës, féminine, difficile à conquérir. Ouvrirai âme et davantage à homme tendre, très patient, scout toujours prêt, 32 ans maxi, capable de faire un bon mari, un excellent amant et un père parfait. Amateurs s’abstenir.

Bonne façon de mesurer la difficulté de l’exercice ! Pas facile et d’autant moins commode que les éléments “standards”, selon les règles du journal, sont obligatoires et introduits par la rédaction, au petit bonheur ! Et si je devais, moi-même, rédiger une annonce pour me vendre (société boutiquière décidément, parasitage verbal jusque dans la tentative sentimentale !) Comment faire ?

Certain que le grand amour existe, je suis convaincu que, parmi les yeux qui lisent cette annonce se trouve le regard qui fera un feu d’artifice(s) lorsqu’il croisera le mien. 47 ans, Cheveux et yeux bruns, 1,80m, 68 kg, profession très libérée, profession de foi, divorcé, amateur de livres et de toiles (peinture et cinéma) je vous attends pour vivre et écrire une histoire amoureuse, entre rêve et réalité, avec de célestes mots.

Pas tellement convaincant et tout compte fait, assez rebattu ! J’essaye encore une fois :

Motard intello, entre deux (âges, métiers, femmes), pas horrible à regarder, sortable et câlinable, à pied au bord d’une départementale, cherche motocyclette sensuelle pour rouler trop vite, partager mots et maux divers, été comme hiver. Et bien davantage si affinités, ou si la mouche est fine.

Pathétique, graveleux, bouffon, grotesque et inefficace, j’en ai bien peur. Impubliable, quoi qu’il en soit, dans un canard un tant soit peu convenable !
Peut-être serait-il temps d’avouer ce que je n’ai pas encore confié à ce journal : les annonces ont déjà joué un rôle dans ma vie. À plus de quarante ans, quelques mois après le départ d’Elizabeth qui y perdit les quatre syllabes de son nom, il m’a semblé qu’elles étaient à ma portée davantage que les boîtes de nuit ou les terrasses de troquets. J’ai connu ainsi quelques aventures. Je songe particulièrement, ce soir, à ce rendez-vous extraordinaire, au bord de la mer, curieusement rattaché dans mon souvenir à un bref texte de jeunesse de Mandiargues, Entre chien et loup[1], décrivant une rencontre onirique, étrange et terrible entre une fille docile et un pêcheur à pied amateur d’aventures faciles. Je donne ici la dernière phrase que je connais par cœur depuis toujours tant elle me fait rêver et que je me récite volontiers à haute voix pour le bonheur ambigu de sa chute : Toute blanche, maintenant, et la tête rasée de la nuque aux cils, elle tourne vers lui sa nudité hideuse avec un pauvre sourire ; mais il a déjà fait un saut hors du lit pour ramasser les cheveux par terre, la soie, les velours, les dentelles odorantes, et déjà le lit s’est refermé sur de plus subtiles amours.

Comment résister au désir qui monte de raconter ma propre aventure afin de peindre les sortilèges qui, parfois, se cachent au creux des lignes d’une banale annonce...

... Ce soir-là les accents déchirants de Bob Dylan vrillent mes tympans tandis que les glissières de l’autoroute A 13 filent dans les phares. The story of the Hurricane gronde Dylan soutenu par des percussions qui montent vers l’explosion. Les violons aux grâces babyloniennes se déploient entre les chocs des cymbales. La voix se fait imprécatrice, et puis soudain tendre, fragile ou moqueuse... comment savoir ? Dylan martèle, scande sa rage dans les entrelacs de la mélodie. Ironique, révolté, il crache son abomination de l’injustice dont fut victime Hurricane, le boxeur noir injustement condamné à mort et les percussions sonnent comme de mortels coups de fouet... Dylan commente, les violons montent vers un mortel orgasme, une improbable rédemption. Le fouet claque, entre les mains d’un garde chiourme insensible et la trille du violon monte, vers un ciel d’un bleu transparent.
Je roule doucement, pas plus de cent vingt kilomètres par heure... J’ai peur de casser le moteur de ma vieille voiture ou de péter une durite dont le caoutchouc, avec le temps, est devenu dur et cassant.

La côte est encore loin et je ne me vois pas cherchant la borne téléphonique dans le noir, le froid et la pluie. I want you chante Dylan dans les haut-parleurs de la planche de bord. La Golf antique fonce dans le noir et mon cœur bat au rythme d’une inconnue qui m’attend. Elle c’est Camille, elle est peintre, elle est seule et elle est belle, j’en suis sûr. Nous nous connaissons par annonce, puis par téléphone et par lettre. Nous avons échangé des photos et nous sommes tombés amoureux d’un rêve, elle comme moi !

Don’t think twice, it’s all right me conseille Mr. Dylan tandis que mon esprit oscille entre la trouille de la panne et la très imaginaire Camille. Le dernier péage avant la mer, quelques francs extraits de ma poche droite et triés à la lumière du plafonnier.

La mécanique a l’air de tourner rond. Je m’exhorte : « roule mon brave, si tu veux cette fille, tâche au moins d’arriver jusqu’à elle ! ». Et chaque dépassement de camion est une nouvelle angoisse car le trou d’air qui semble ralentir la voiture lorsqu’elle arrive à la hauteur de la cabine ressemble à la faiblesse soudaine qui s’empare d’un moteur après la rupture d’une pièce...

My love she speaks like silence... Je sais déjà que j’aime Camille mais j’ai peur de la rencontre, je la redoute autant que je l’espère...
Et soudain elle est là, assise à côté de moi. J’ai un peu honte de ma vieille auto pas très propre et qui sent l’huile rance depuis que j’ai renversé une friteuse dans le coffre au cours d’un déménagement catastrophe.

Sara, un chant d’amour déchirant s’élève et nous enveloppe de ses grâces orientales au rythme cadencé et retenu.
- C’est vous enfin, je vous attends depuis si longtemps !

- Oui, c’est moi. Je suis heureuse de vous trouver, je vous rêve depuis plus de deux mille ans.

... Knockin’on heaven’s door monte dans une résonance de cathédrale... Knock, Knock, Knockin’on heaven’s door, la porte du paradis soudainement entrouverte dans la lumière des yeux attentifs de Camille, sous sa coiffure égyptienne.

- Où allons-nous ?

- Mais à Deauville, bien sûr, où voudriez-vous aller ? répond-elle sans l’ombre d’une hésitation.

Elle a raison, ma question est bizarre... c’est que je ne m’attendais pas du tout à la trouver soudainement installée sur le siège de droite, exactement comme si c’était sa place depuis toujours...

Just like a woman, c’est vrai, elle est la femme, je le sens, je le sais, je l’ai toujours su et notre rencontre est prévue depuis la nuit des temps.
Je pose la main sur sa cuisse. Sa chair élastique transmet des vibrations jusque dans mon épaule droite. À la lueur des phares de rencontre j’entraperçoit ses jambes pulpeuses et bronzées...

Plus haut sont ses seins, fermes et petits, que ma main a effleurés, comme par inadvertance, il y a un instant. Mais elle ne s’est pas dérobée à la caresse, avançant au contraire imperceptiblement pour accentuer le contact. Comme elle devine mon désir !

Nous arrivons dans Deauville désert, j’ai pris possession du haut de ses cuisses. À travers le voile impondérable de la petite culotte son sexe irradie et le tranchant de ma main droite éprouve l’humidité chaude du tissu soyeux et des dentelles odorantes, au point de fusion.

- À gauche, à gauche encore, voilà c’est ici, nous sommes arrivés ! dit-elle.

La voiture a bien marché, vaillamment, elle peut casser désormais, moi je m’en fous, je suis arrivé au port. Dans quelques instants Camille me prendra dans sa bouche, m’entraînant dans un océan de sensations qui reléguera la mer en bas des planches au rang de vague décor et les maisons à colombage à celui de sentinelles impassibles et inoffensives.

Ah ! faire l’amour avec Cléopâtre après avoir volé parmi les étoiles dans l’inquiétude et le désir. “Like a rolling stone” dirait peut-être Dylan si je n’avais coupé le lecteur de cassettes. Mais à force de rouler j’ai trouvé Camille. Au bout de mes naufrages, au bout des siens, une étincelle s’est formée, comme entre les tiges en carbone d’un arc électrique.

Dans un instant, sur l’immense vaisseau de son lit, fleuri de couleurs printanières, sous l’une de ses toiles figurant un rêve de bonheur ancien enfermé dans une bulle, la fusion de nos corps transformera l’étincelle en un tel feu d’artifice que tous ceux du prochain quatorze juillet feront figure de dérisoires pétards mouillés !

Glissant dans les algues tièdes de la chambre nous nous blottissons dans une huître immense dont la coquille vernie nous protège, tandis que vous êtes maintenant, au cœur du bivalve, la perle laiteuse, nacrée, qui en fait le prix ; et votre ventre n’est pas autre chose que l’exquise et désirable miniature du coquillage qui nous abrite.

Votre peinture vous ressemble, Camille, parfaite et onirique, érudite, forte et fragile... Vous avez su me rejoindre très étrangement entre Paris et Deauville ; maintenant nous faisons l’amour dans l’une des bulles de votre chef-d’œuvre, parmi vos songes et, basculant dans un espace que votre perfection plastique fait naître, je songe que “déjà le lit s’est refermé sur de plus subtiles amours”.

... Depuis longtemps, on l’aura deviné sans peine, je suis fasciné par l’écriture de Mandiargues, auteur, entre autres, des Incongruités Monumentales, du Ruisseau des Solitudes, du Musée Noir, de La Motocyclette et de Mascarets que le grand érotomane me dédicaça, lors de sa publication en 1971.

Pour ma part j’ai commencé à écrire assez tard (comptant pour peu de chose quelques modestes tentatives que j’ai jugé charitable de conserver par-devers moi !), et c’est vers quarante ans que j’ai mis en chantier un roman dans lequel le héros rencontre assez curieusement Rébecca, personnage central de La Motocyclette[2], qui le fait rêver depuis toujours.

Ici commence l’étrange. Ayant entrepris d’écrire cette fiction qui tente d’explorer les liaisons entre réel et imaginaire, d’organiser la confrontation entre un narrateur supposé réel par la convention romanesque et l’héroïne d’un autre roman, supposée virtuelle, mais que l’auteur aime avec passion ; j’ai rencontré une peintre, dans les circonstances que je viens de dire – elle préférait ce titre à celui de “peintresse” utilisé par Mandiargues - dont je suis tombé amoureux (ne devrait-on pas dire “monté”, plutôt ?) En cela, je suivais les traces de mon maître en littérature, amant et époux de Bona Tibertelli (qu’il décrit avec un raffinement d’amour, un talent inouï, dans Bona l’amour et la peinture[3]), nièce de Filippo de Pisis, et sans doute peut-on supposer que, tombant amoureux de Camille, je réalisais un inconscient désir d’identification...

Le prière d’insérer de cet ouvrage consacré à Bona commence ainsi : Aimer, écrire, peindre ou regarder la peinture, voilà, pour l’auteur de ce livre, les façons de vivre apparemment les plus exaltantes ou les plus tolérables, les manières les plus efficaces de tromper la mort...

La peintresse de Mandiargues est italienne et sa beauté est solaire ainsi qu’en attestent les quelques photos que nous avons d’elle. Pour l’imaginer, il faut songer à Paloma Picasso ou, mieux encore, au portrait de Leonardo Pesaro[4], aïeul de Bona par sa mère, peint par Titien, et à qui elle ressemble trait pour trait. Très brune de cheveux, de peau et d’yeux, elle a la noblesse des petits fauves inquiets, vifs et rapides qu’il ne fait pas bon provoquer à mauvais escient. Montherlant l’aurait appelée la fauvette, mais, pour ma part, je penserais plutôt à un ocelot. D’ailleurs la flamme qui danse dans son regard sans jamais s’éteindre est un avertissement pour l’observateur attentif : il serait bien imprudent de baisser sa garde à portée de griffe ou de dent !
Si Bona est de race féline, nous ne plaindrons nullement le normand d’avoir dû affronter la vénitienne. Il eût dépéri bien plus sûrement sous les fadeurs d’une femelle aimable et maniable davantage !

Lorsqu’il la nomme sa peintresse c’est avec l’évidente volonté de lui inventer un nom singulier, et il est enchanté probablement du voisinage euphonique avec le mot prêtresse qu’il affectionne violemment. Donc la peintresse va peindre, parfois à l’huile (dans les premiers temps) souvent à l’acrylique, et notamment un prodigieux portrait de son époux-écrivain, composant le visage à partir de livres en piles successivement ordonnées ou écroulées (n’en est-il pas ainsi des idées et des rêves dans le cerveau), et qui fait penser curieusement à la Bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges ; architecture infinie qui contient non seulement tous les livres écrits depuis les débuts de l’humanité, dans toutes les langues mortes, vivantes ou à venir, mais aussi tous les livres possibles selon toutes les combinaisons de signes mathématiquement réalisables, sans aucun souci du sens...

 Elle assemblera aussi des collages très beaux, très chimériques (L’homme envahissant, par exemple, en 1965), souvent à partir de débris de vêtements, de vestes d’homme, de rembourrage d’épaule, faits de fibres exotiques, auxquels elle insuffle une nouvelle vie surréelle, étrange et déconcertante. Créant et exhibant l’ultime avatar d’une métempsycose, peut-être, et rien n’interdit de rêver sur les existences antérieures et postérieures de ces objets textiles, assurément pourvus d’âmes.

Mais revenons un instant à Deauville où les collisions de sens débutent ! J’avais rédigé un texte proche de la première partie de celui qui précède, racontant l’apparition inexplicable de Cléopâtre sur le siège du passager lors de mon premier voyage (du moins était-ce l’histoire que j’avais imaginée, ou cru vivre, mon impression soleil levant)... Lorsqu’on pense à quelqu’un avec une suffisante intensité sa matérialisation est, non seulement possible, mais probable !

Je lui avais fait lire, non sans vanité, ce petit texte assez mal ficelé, dont elle était à la fois l’inspiratrice et la dédicataire. Et, la semaine suivante j’avais repris le chemin de l’opulente plage normande, en train cette fois. Mais voilà qu’il n’y avait plus de correspondance à Lisieux ; elle vint donc me chercher avec sa petite voiture blanche dont elle me confia aussitôt le volant, réalisant presque exactement l’idée de la nouvelle, occupant réellement le siège droit de la voiture entre Paris et Deauville d’une façon aussi inattendue qu’imprévisible. Dès notre arrivée chez elle la grande huître de sa chambre s’était refermée sur nous, nous engloutissant une nouvelle fois dans une obscurité aux exquises moiteurs, aux odeurs salées et marines.

Le lendemain nous allâmes, à la brune, visiter un libraire démodé et charmant que Camille connaissait depuis longtemps et avec qui elle s’était liée d’amitié. Elle en profita pour m’offrir, par surprise, le superbe livre de Barbara Emerson sur le peintre Paul Delvaux[5] dont je lui avais vanté l’érotisme crépusculaire et, pour faire bon poids, Alice au pays des merveilles dont j’avais besoin pour mon roman, dans la très jolie réédition de Gallimard, qui reproduit les illustrations originales de Sir John Tenniel. Je lui lus alors, debout entre les présentoirs, le prière d’insérer évoquant le lapin blanc très pressé que Lewis Caroll a judicieusement pourvu d’une montre gousset : « ...brusquement, un lapin blanc aux yeux roses passa en courant tout près d’elle. » Comme nous étions en hiver et qu’il était tard déjà, il faisait nuit noire.

Remontant en voiture nous traversâmes Deauville et soudain, entre les pelouses et les lisses blanches qui bordent les maisons de plus en plus espacées lorsqu’on s’éloigne du centre, nous vîmes, dans les phares de la petite auto une forme blanche, immobile au milieu de la route. En nous approchant, nous fûmes bien obligés constater que c’était un lapin blanc à l’air égaré. S’était-il glissé entre les pages de la route ou s’était-il échappé de celles du livre que j’avais posé sur la banquette arrière ? J’arrêtai la voiture, baissai la vitre et tentai d’appeler le petit animal en faisant quelques bruits de baisers. Il semblait attendre depuis un moment déjà, pour un peu il aurait consulté sa montre afin mesurer précisément notre retard. Curieux, il s’approcha et me dévisagea un moment avant de retourner à sa place sans se presser. Visiblement satisfait de n’avoir pas manqué notre rendez-vous minuscule et essentiel...

Malicieux clin d’œil du destin ou, pourquoi pas, fusion des éléments épars d’une vie : rêves, écriture et réalité. Réconciliation chimérique mais idéale, étrangement semblable à celle que j’avais cru imaginer pour mon roman !




[1] in L’Âge de craie, coll. Poésie/Gallimard

[2] André Pieyre de Mandiargues - Gallimard

[3] Les sentiers de la création – Albert Skira éditeur

[4] Sur la Pala di Cà Pesaro, dans l’église des Frari, à Venise.

[5] Albin Michel, 1985
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Dernière édition par Patrice Guyot le Dim 22 Mar - 13:00 (2009); édité 4 fois
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 19:24 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Un bon écrivain se sert souvent de son expérience personnelle ; il part de lui-même et sait s’élargir et raconter un roman qui finalement est bien loin de sa vie.
Pour autant, je pense qu’un homme de lettres donne toujours une part de lui dans son ouvrage.
Quand nous avons son œuvre complète alors on peut faire un petit puzzle pour comprendre un minimum sa personnalité.

Je reste donc persuadé que la Conquête de Florence est une pièce d’un énorme puzzle qui pourrait permettre de mieux te cerner…

J’apprécie beaucoup ce texte.

Voici un petit florilège (non exhaustif) des phrases que je trouve magnifiques : 

Ø      J’avais construit ma vie autour d’elle. Le centre ayant disparu, je conservais la périphérie. 
Ø      Et celle qui s’intéresse à cet ectoplasme cesse à son tour, très vite, de jouer un rôle dans mon imaginaire.
Ø      Si le rien est sinistre, le tout fait peur. Au moins au début !
Ø      J’aurais autant aimé qu’elle ne le fasse pas : il était déjà pénible qu’elle ne m’appartint pas, l’idée qu’elle soit à un autre rendait la chose douloureuse, irritante et insupportable davantage !
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 19:34 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Tu as TOTALEMENT raison Betty !

Flaubert disait : "Madame Bovary c'est moi !"

Le narrateur de ce livre, c'est bien moi... Et les aventures ou mésaventures qu'il raconte, pour une part je les ai vécues... Ou au moins rêvées !

Et puis j'ai eu envie de les raconter en choisissant ces mots là !

Tu as très bon goût, les phrases que tu cites ne sont pas les plus mauvaises, c'est certain !

Et cela montre que tu lis très attentivement et que tu sais apprécier...

Cela montre aussi que tu sais distinguer la vértable émotion et en sentir le côté universel !

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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 20:02 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Merci Patrice.

J'apprécie toujours un texte bien écrit et rempli d'émotion, et qui "me" parle... je suis donc scotchée à la lecture de ton oeuvre... 

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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 20:11 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

ne serions-nous que deux à te lire car pas beaucoup de commentaires je trouve!!
mesdames et messieurs venez nous transmettre vos "sensations"

au fait l'as-tu édité ce livre? Okay
 j'en suis à la troisième "relecture"
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 20:51 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Non, je ne l'ai pas édité...

C'était tout près de se faire, mais le patron du comité de lecture d'un grand éditeur qui était tenté de le publier n'a pas trouvé assez de voix dans son comité de lecrure !

Pour être sincère je ne l'ai adressé qu'à 6 éditeurs, ce qui n'est pas du tout assez...

S'il vous plaît vraiment je vais le corriger un peu et me remettre en campagne !

***

P.S. : Peut-être que les hommes ne lisent pas ?

***
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 22:06 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

D'après ma toute petite "expérience", bien des hommes ont peur de parler de leurs émotions... donc peut-être qu'ils lisent mais n'osent pas dire ce qu'ils ressentent vis-à-vis de cette oeuvre qui touche au coeur...
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 22:16 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Tu as sans doute raison...

Je vais mettre quelques nouvelles pages, je pense que mes chères lectrices (au fait, quel film magnifique, "la Lectrice" !) auront peut-être envie de lire la suite...

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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 22:23 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

L’obsession des femmes est vitale, elle correspond à un besoin de vertu.   
    
Antonin Artaud Les Nouvelles Révélations de l’être   



CHAPITRE VI




Mardi 1er décembre

Que de manières, de contorsions pour tenter d’assouvir de grossiers appétits sexuels, que d’agitation pour combler un vide affectif qui me fiche la frousse, que de pirouettes devant la mort tapie et qui guette depuis toujours le moment d’inscrire le mot Fin sur un écran vide, déserté par les acteurs.

Dimanche dernier, dans la solitude de la soirée, j’ai téléphoné à Madeleine. Elle aussi, je l’ai connue par annonce, il y a un peu plus de trois ans. Je me souviens de notre rencontre, au café Marly, en face des pyramides de verre de la cour carrée du Louvre, symboles maçonniques édifiés sans doute par un grand initié, avec la complicité de l’architecte chinois Peï. Grande, ronde, appétissante, une pointe légère d’accent ensoleillé. Elle m’avait fait envie tout de suite. Quelque chose de rassurant, de maternel peut-être. Finalement, trois ou quatre jours après, nous nous étions retrouvés chez elle pour faire l’amour. Nudité progressive d’une chair splendide, lisse, blanche, pleine. Une poitrine somptueuse, d’une incroyable fermeté, d’une merveilleuse sensibilité. Il m’est arrivé de conduire Madeleine à l’orgasme en embrassant les délicates pointes rose pâle de ses tétons. Un jour j’ai fait une photo d’elle (où est-elle donc ?) incroyablement réussie. Nue sur un lit défait, elle évoquait irrésistiblement les magnifiques portraits des époques où les femmes épanouies faisaient rêver les hommes. Quelque chose de la Vénus au miroir de Velázquez (qui justifie à elle seule le voyage à Londres), de la Baigneuse de Renoir, de Vénus, l’amour et la musique[1] du Titien dont Mandiargues prétend justement qu’il s’agit d’une toile baudelairienne, comparable sur le plan poétique aux Fleurs du Mal. Vénus est nue, couchée de face cette fois, follement désirable, et le jeune homme, élégamment vêtu, à gauche de la toile, touche le clavier de son orgue comme s’il caressait le sexe de la femme aimée qu’il regarde d’ailleurs avec une attention troublante, ou troublée.

C’est une féminité triomphante chez Madeleine, moderne Vénus. Très libre, ayant fait une analyse, sans fausses pudeurs. Un soir, comme elle s’était allongée sur le lit, toute nue, à plat ventre, elle s’était tournée vers moi et, tendrement, humblement, avec une voix de petite fille timide et suppliante, elle m’avait demandé : « encule-moi ! ». Parvenir à transformer un mot aussi trivial en déclaration d’amour demande une qualité d’être qui force le respect. Cet instant reste, aujourd’hui encore, l’un des plus émouvants de ma vie sensuelle et je demeure ébloui par cette merveilleuse impudeur ! Semblable à l’Albertine de La Fugitive elle voulait se faire casser le p... ! Chaque fois que le souvenir de cette image, de cette voix implorante remonte dans ma mémoire, j’ai envie d’elle à nouveau, je vois ses fesses pleines et blanches, ses cuisses ouvertes sur ce qu’elle offrait sans le marchander : un anus rose pâle, plissé, élastique, profond et musqué, un trou de balle exquis.

... Elle décroche le téléphone presque tout de suite. Elle était en train d’écrire (un scénario ou du théâtre, peut-être). Elle ne se souvient pas de mon nom, elle ne voit plus qui je suis. Moi qui hésitais à l’appeler, de peur de réactiver le chagrin que je m’imaginais lui avoir fait en la quittant ! On n’est pas si important qu’on se l’imagine, et la mémoire sélective a vite fait d’éliminer les souvenirs désagréables. Elle me vouvoie pendant un moment. Finalement elle se souvient vaguement, mais elle a perdu mon visage. Silhouette estompée au fond d’un passé inopportun, je ne joue aucun rôle dans son imaginaire. Le tutoiement revient pourtant. Nous devisons un bon moment, je lui raconte des souvenirs  que j’ai d’elle (mais pas celui que j’évoquais plus haut !), pour lui montrer comme je la connais bien, pour tenter de faire remonter mon image du fond de sa mémoire... À la fin elle me demande pourquoi je l’appelle. Parce que tu m’as laissé un très bon souvenir, que j’ai envie de te revoir. Elle me répond que mon coup de téléphone la prend au dépourvu, qu’elle a une semaine prochaine terriblement occupée, que je peux essayer de la rappeler à partir de jeudi ou vendredi. Elle ajoute, non sans malice, que ce qui a attendu trois ans doit pouvoir supporter quelques jours de plus. Et pan, sur le bec !

... Je me souviens de son regard entre surprise feinte et soumission exquise. La douleur et le plaisir inextricablement mêlés. l’humiliation et le triomphe... Le sexe ouvert, offert mais délaissé, elle avait perdu le contrôle de ses sphincters et son clitoris dressé avait laissé s’échapper de longs jets saccadés d’urine chaude...

Mercredi 2 décembre

Florence n’est pas morte ! La preuve : je viens de recevoir une nouvelle lettre ! Comme pour la précédente je m’interdis de la publier ici, mais je commence un brouillon, des notes destinées à préparer une réponse que je ne lui adresserai sans doute jamais, réflexion faite. Je reproduis pourtant ici la maquette, le projet inabouti de ce qui aurait pu devenir une lettre de rupture et qui se résoudra en simple forfait, en silence suicidaire :

Paris ou ailleurs,n’importe quand.



Florence, sacrée garce,

J’aime tes lettres, je les aimais du moins ! Ton écriture m’inspirait récemment ces mots : équilibrée, imposant sur le papier une autorité douce et ferme, prenant possession de l’espace.

Pourtant, ce billet-ci me fait un drôle d’effet, une impression curieuse, me cause une irritation désagréable... Il est embarrassé d’un mélange de remerciements (pour mon silence !), d’excuses pour une prétendue dureté que tu aurais manifestée envers moi (est-ce possible ?), et de récriminations contre ma sincérité qui, selon toi, risquerait de gâcher notre belle amitié (enfin, celle que tu souhaites, toi !) Mais tu revendiques, en même temps, le droit à l’expression de ce que tu éprouves. Pourquoi cette différence supposée entre la légitimité de nos sincérités respective ? Me trouverais-tu plus aimable insincère et imposteur ?

Soyons sérieux ! Ta lettre, et plus généralement ta façon de faire me fâchent vraiment. Voilà pourquoi : rien n’est plus exécrable que les non-dits et les paravents multiples, méthodes qui te sont familières, consciemment ou non, d’ailleurs.

Rien n’est plus détestable surtout que de passer à côté des autres en ne voyant que soi-même. Quelques exemples : je suis bien aise de lire les détails que tu ne me ménages pas sur les divers week-ends que tu vis loin de moi, mais il faut avouer que cela ne me concerne guère : je ne suis nullement un cadre dynamique, comme ceux que tu évoques (Dieu en soit remercié !) et je n’ai pas le bonheur de connaître tes frères. Tu me racontes complaisamment la vie fascinante des uns et des autres ! Tout ceci ressemble à du remplissage, prétend instaurer une complicité factice à laquelle je ne peux évidemment me prêter, compte tenu de ton refus obstiné d’entrer dans une quelconque intimité.

Mais le point culminant du mauvais goût est atteint avec la sinistre histoire du Petit Prince, commencée par une conversation confiante autour de ton projet d’écrire un éditorial. Quelques jours plus tard, comme promis, je t’offre le livre de Saint-Ex. Dans ta lettre, cet enchantement se métamorphose en un remerciement de convention pour tourner aussitôt à l’évocation émue de tes belles (?) amours avec Robert, l’amateur d’automobiles évaporé. Que tu l’aies pensé n’est pas très surprenant, que tu le dises est bien médiocre. J’ai grand regret de t’avoir donné ce livre, parce que, d’une certaine façon, tu le gâches à mes yeux, tu abîmes une page aimée entre toutes, avec la prétendue légèreté de tes vingt-huit ans. Il me semblait pourtant t’avoir écrit et dit à diverses reprises que je ne souhaitais pas entendre parler de tes amoureux. Peut-être l’as-tu oublié, ou est-ce que tu t’en moques franchement ? Moi, je songeais à mon envie, à mon espoir de t’apprivoiser, toi, et pas une quelconque Ninon...

J’ai bien peur, au bout du compte, que tu ne sois intéressée que par ton propre univers, incapable d’en sortir, murée dans une bulle étanche, au point d’oublier à qui tu t’adresses. Tu rêves tout haut, lorsque tu écris, et tu n’imagines pas une seconde les dommages que tes phrases inconséquentes feront chez celui qui en est pourtant le malheureux destinataire. Si tu t’écris à toi-même (comme tu sembles faire), il s’agit d’un journal intime qui, par nature, n’est pas destiné à être mis sous enveloppe et timbré à mon adresse.

S’aimer soi-même ne suffit pas, bien que ce soit très nécessaire ! Il faut aussi être capable de s’oublier pour penser à quelqu’un d’autre, pour l’accepter, défauts et qualités indissociablement liés, que l’on prétende d’ailleurs l’aimer d’amitié ou d’amour.

J’ai envie, je ne sais pourquoi, d’ajouter qu’il me semble que lorsqu’on aime vraiment d’amitié il faut bien peu de chose pour tomber en amour (fall in love), un glissement, une seconde d’inattention, un moment de joie, de tristesse ou de solitude... Ici l’écart est tout petit ! Mais là il est immense, parce que le lien d’amour est tellement plus exigeant dans le quotidien, instaurant une dépendance, exigeant un don de soi, une acceptation du don de l’autre, toutes ces choses délicieuses et terribles.

Et puis il y a le lien physique ! Cet attrait pour la chair de l’autre, qui s’aggrave nuit après nuit du souvenir des caresses reçues, des caresses données. L’odeur des nuits de communion qui est celle des draps moites et souillés, la mémoire des gestes impudiques qui sont, lorsqu’on s’aime vraiment, d’une bouleversante décence, et qui fondent l’intimité, la confiance réciproque, le partage d’un secret aussi minuscule et essentiel que le rendez-vous du lapin blanc d’Alice, celui-là même que j’ai rencontré un jour, très véridiquement, à Deauville. Mais ceci est une autre histoire, que je me garderais bien de te raconter, trop certain qu’elle te passerait à des kilomètres au-dessus des cheveux !

Des quantités, des tonnes d’hommes sont incapables d’unifier leur amour et leur désir pour une femme unique. Ils ont peur d’aimer, ils n’ont pas appris, les pauvres, et ils ont si peu d’imagination ! Et puis, s’ils donnaient tant de choses (autant dire tout !) à une seule femme ils trahiraient une mère qu’ils n’ont jamais aimée que symboliquement. Seuls les hommes qui ont résolu et dépassé cette problématique peuvent espérer rendre une femme heureuse. Les autres sont incapables de s’engager (Robert le catastrophique !). Ils vivent des aventures platoniques avec des femmes surestimées, et des débordements physiques avec d’autres, dont ils n’aiment que le corps, et qui leur font peur...

 Pour ma part, l’idée que les tentatives amoureuses puissent être un jeu de société, genre : voulez-vous coucher avec moi, si oui tant mieux, si non tant pis, est bien trop moderne pour moi. J’aime assez rarement, mais lorsque cela arrive c’est profond et fort, bien loin des pirouettes, des paravents, des trompe l’œil, et des calculs de la séduction qui semblent faire tes délices !

Malgré le plaidoyer pro domo qui précède, je n’ignore pas combien il est peu probable que ma ressemblance avec ton archétype du prince charmant soit tellement évidente. Mais j’emmerde les princes charmants tout droit sortis des plus médiocres opérettes ou des romans photos tirés des romans de Barbara Cartland. Ce que je crois, c’est qu’il est rare d’aimer ou d’être aimé(e). Parfois cela n’arrive qu’une fois, et c’est bien ainsi.

Peut-être étais-je ta fois !

Mais notre époque sans mémoire ni racines vit dans la confusion des valeurs et manifeste une fâcheuse tendance à prendre de vagues attirances ou des hasards médiocres pour de l’amour, de la passion, même. Nouvel avatar des célèbres vessies que l’on prend pour des lumignons. Les ravages de la mauvaise littérature et des séries télévisées indigentes sur les esprits faibles sont incalculables !

Soyons cru, enfin ! mes prétentions dérangent ta tranquillité. Fort bien ! C’est ce que j’espérais. C’était mon but, mon objectif comme disent les grotesques cadres dynamiques qui te font si fort rêver ! Le confort dans lequel ton ignorance feinte te permettait d’être finissait par ressembler à de la mauvaise foi, ou à de la légèreté. D’autant que tu n’as pas l’excuse de l’ignorance : il y a plus de deux ans déjà j’avais pris soin de t’écrire pour te dire que tu ne me laissais pas indifférent, que c’était même la raison de mes longs silences... Et toi, imperturbable, de continuer ton petit chemin en te foutant pas mal de ce que je pense ou de ce que je sens. Continuant à me voir comme un ami acceptable, subtil, délicat, lettré et attentif (?), donc intéressant à fréquenter. De plus ton intuition féminine t’a fait deviner, depuis nos premières rencontres et bien avant ma lettre d’aveu, que le regard que je pose sur toi est au bord de l’amour. Voilà qui flatte ton ego, et te rassure sur ton pouvoir de séduction sans comporter de remettre en cause ton projet de vie bourgeoise et ronronnante : séduire un garçon de bonne famille entre vingt-sept et trente-deux ans de préférence, qui fasse un bon mari et un bon père pour les enfants qu’il serait souhaitable de concevoir, de mettre au monde et d’élever...

Putain d’Adèle ! Bordel de Dieu ! il est donc toujours trop tôt ou trop tard, on est toujours à contretemps, trop jeune ou trop vieux, pas assez ci ou trop ça, si vous étiez venu plus tôt, repassez donc la semaine prochaine... Merde, re-merde et triple chiotte breneux !

... Et voilà une des nombreuses raisons qui me feront renoncer à expédier cette lettre à sa prude destinataire : il aurait fallu se résoudre à dire plutôt – prostituée d’Adèle, maison close du Seigneur, et encore – crotte, re-crotte et triples toilettes salies d’excréments... Est-ce assez ridicule ?...
Tu nous la joues à la pucelle réticente, à la sainte nitouche (Monsieur, je ne suis pas celle que vous croyez !), à l’allumeuse (avez vous vu comme je suis jolie et désirable ? mais ce n’est pas pour vous, mon cher ami, contentez-vous donc d’en rêver !) Lorsque tu écris que tu ne peux ni comprendre ni accepter (ma tentative de séduction amoureuse), est-ce l’idée que ta nature intrinsèquement supérieure devrait te mettre à l’abri de mes entreprises ? Sur le mode : avez-vous bien mesuré à qui vous vous attaquez ?

Quelle bouffonnerie ! Qui a été capable d’affirmer comme je le fais son amour pour toi ? Les candidats éventuels n’ont-ils pas préféré se défiler discrètement ? Quelle idée d’aimer aussi obstinément qui ne t’aime pas et de fuir farouchement qui t’aime ? As-tu tellement peur de l’amour que tu prennes si grand soin de faire en sorte que rien ne se réalise jamais ? Comme tu serais bien inspirée de laisser ces efficaces ressorts du malheur aux tragédies classiques qui jaunissent sans doute, faute de lectrice, sur les rayons de ta bibliothèque d’écolière modèle et conformiste.

Baleine échouée sur une plage déserte, j’espère que tu resteras seule, comme tu le mérites, engluée dans les dîners artificiellement guillerets et rigolards des copines, vieilles filles prolongées comme toi, et qui auront laissé, elles aussi, passer leur chance, ou qui l’auront perdue. Sautées, vite fait mal fait, par des séducteurs banlieusards au petit pied ne s’attardant guère après qu’on leur ait offert un corps éperdu de solitude et de désirs inassouvis, après qu’on leur ait donné une ou deux misérables petites morts !

J’espère avoir été dur cette fois, et je vais l’être davantage encore : pour répondre à la question qui termine ton horrible lettre, je n’ai pas envie de te voir pour le moment. J’en ai d’autant moins envie que la vraie question, adroitement dissimulée sous celle que tu poses, est : acceptes-tu de continuer à jouer avec moi le jeu qui m’amuse, le jeu de l’amitié ambiguë et sans issue ? Ma réponse est non, certainement non !

Avant de te voir (si jamais cela devait advenir, ce qui n’est pas tellement probable), je veux te lire et je réclame une littérature plus réussie que celle que tu m’as adressée cette fois : plus simple, plus sincère, plus sensible, moins catégorique, moins gourde. Davantage adressée à moi qui suis un être pensant, et un lecteur attentif. Pour finir, je te ferais observer qu’au lieu de me reprocher ma sincérité (ici c’est toi qui agis comme si nous étions un vieux couple en pleine scène de ménage !) tu pourrais être plus simplement touchée et émue d’avoir fait naître une bien grande passion... même si tu ne la partages pas !

... J’ai beau relire, essayer de faire mieux, de trouver le ton, je n’y arrive pas ! C’est acrimonieux, verbeux, complaisant, psychologie à deux ronds, philosophie de café du commerce, revendications pitoyables, conseils gratuits et intéressés ! Pas moyen de remettre tout ça en forme. Tout à fait inutile. Lorsque je ne sais plus écrire c’est que je n’ai rien à dire, c’est que je suis dans l’impasse. J’en ai soupé de cette gourgandine qui ne fait mine de s’offrir que pour mieux se dérober. Qu’elle cède ou qu’elle aille se faire aimer par quelqu’un d’autre ! Merde à Florence, vive la vie ou viva la muerte... N’est-ce pas la même chose, d’ailleurs ?




[1] (1547-1548) Madrid, Musée du Prado.
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 22:24 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Oui, on ne va pas se priver !
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 13:37 (2016)    Sujet du message: La Conquête de Florence

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