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La Conquête de Florence
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Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet     Index du Forum -> Les Arts (autrement dit : les choses vraiment intéressantes) -> La Littérature : ce que vous aimez ou ce que vous écrivez
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 23:07 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Hi ! hi ! Merci Betty !

Bon je continue... En même temps je relis, ce n'est pas trop mal, un peu sophistiqué...

Tu vas voir, ce n'est pas fini et il y a encore quelques phrases pas trop nulles !

***
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 23:07 (2007)    Sujet du message: Publicité

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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 23:10 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Jeudi 3 décembre

Un petit coup de fil à Madeleine, sait-on jamais ! Peut-être est-elle prête à m’offrir à nouveau son postérieur exquis et joufflu dans un scénario proche de celui qu’elle m’avait présenté, il y a trois ans. Pas de chance, elle est sèche comme un coup de trique ! Non, elle ne tient pas à me voir, cela ne lui semble pas utile ni indispensable, ni même nécessaire. Elle me renvoie dans les oubliettes en me faisant sentir que j’eusse été bien inspiré d’y rester. Sans doute a-t-elle raison, au bout du compte ! Ce que je ne voulais pas faire, ni vivre avec elle autrefois, pourquoi le ferais-je aujourd’hui, pourquoi le vivrais-je ?

Son psychanalyste lui a probablement montré les choses sous cet angle. Il en est de pertinents, même si d’autres pratiquent un charlatanisme plutôt honteux, trahissant sans vergogne les fondateurs de leur science, le formidable Sigmund, l’excellent Jung qui, eux, n’ont jamais envisagé de soigner les biens portants et qui réservaient leur art pour des patients réellement malades, en équilibre instable au bord des précipices et des gouffres de la folie.

... Tout va bien, encore une fois ! Florence cachée derrière ses lettres de petite dinde boudeuse, confite dans une vertu de pacotille ; Madeleine qui préfère garder ses distances avec l’imposteur que je suis, tout au plus intéressé par son fessier grandiose ! Sans doute ont-elles raison, que ferais-je de l’une ou de l’autre ? Et que feraient-elles de moi ?


Vendredi 4 décembre

Ce soir, après une pénible journée consacrée à me lamenter sur mon (supposé) triste sort, sur mon inutilité, je cherche dans ma bibliothèque le recueil de Mandiargues intitulé Mascarets dont j’ai parlé déjà, me semble-t-il. Je ne suis pas lent à le découvrir juste avant La Motocyclette et La nuit de mil neuf cent quatorze[1], comme il se doit selon le classement alphabétique. À la façon de Montesquieu je n’ai “jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté.”

Installé, vautré devrais-je dire, dans un canapé douillet, je laisse s’élever dans la pièce La Passion selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach, dirigée par Gustav Leonhardt, et j’entreprends la relecture tandis que les premiers mots du chœur sonnent dans l’air léger : Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen... (Venez, mes sœurs, partagez les larmes...) La subtile musique aigrelette de Bach accompagne la lecture, la commente, la dramatise. Les variations infinies sur le thème s’insinuent entre les phrases harmonieuses, cruelles et raffinées de Mandiargues. La marée, Le marronnier, Les formes charnelles, Le triangle ambigu sont les quatre premiers textes.

Vient alors L’armoire de lune, écrite entièrement sur le mode interrogatif, chaque phrase posant une question, élargissant le champ des incertitudes : A-t-il dit ceci ? Lui a-t-elle répondu cela ? Se sont-ils souri ? , etc. Et je tombe brutalement sur cette phrase : Leur attention, un peu plus loin, a-t-elle été attirée par les aboiements de deux lévriers blancs, détachés sur le ciel par le clair de lune et sinistres comme des bêtes héraldiques à l’appui de l’écu d’une race de très anciens tueurs ? Je me souviens alors avoir écrit, il y a près de vingt ans un pastiche du Maître, qui mettait en scène deux lévriers, et qui développait jusqu’au vertige l’idée contenue dans cette phrase, sans que, consciemment, j’y eut songé une seconde au moment de l’écriture. À moins qu’une trace inconsciente de la petite phrase n’eut subsisté, ou que ma familiarité avec l’univers de l’auteur m’eut fait pressentir qu’une paire de lévriers aurait pu, en vérité, éveiller son goût des images symboliques et sulfureuses suffisamment pour le pousser à écrire un conte cruel et pour l’ajouter au recueil que je viens de refermer ?

Au fond d’un carton je retrouve le petit carnet rouge à spirale sur lequel j’avais rédigé l’œuvrette prétendue. C’est beaucoup moins bien que dans mon souvenir. Pataud et maladroit, hésitant. Tellement loin du modèle !

Pourtant l’idée de départ s’avère d’autant plus juste que je viens de vérifier, dans la soudaine révélation de ma lecture, combien ma vision était proche de la sienne. Il ne me reste plus qu’à réécrire cette ébauche, en tentant de lui donner, cette fois, le souffle qu’elle n’a pas dans son état ancien, qu’elle n’avait que dans ma mémoire. Les cent pages que je viens de lire m’auront permis, on peut l’espérer, de régler le métronome interne sur le rythme de la phrase mandiarguienne. Au matin, les ultimes accords de la Passion depuis longtemps retombés, j’arrive à ce résultat :

Il est temps, je pense, au soir de ma vie, de confesser enfin l’aventure étrange qui m’advint lorsque, jeune encore, je vivais solitaire à Bruges, en Belgique.

À cette époque, chasseur de femmes et amateur de chiens, j’étais connu dans toute la région pour mes deux lévriers russes, animaux splendides que je promenais quotidiennement, tant dans la ville que dans la campagne avoisinante. Ces chiens, sots assez mais d’une beauté à couper le souffle m’accompagnaient volontiers sans laisse aucune, marchant l’un à ma droite, l’autre à ma gauche, sans jamais s’écarter que je ne les en eusse priés. Les roquets même qui, à l’accoutumée, attirent irrésistiblement les grands chiens, les laissaient indifférents absolument. Sans doute avaient-ils le sentiment, fort justifié me semblait-il, d’appartenir à une autre race, à une aristocratie princière qui ne les autorisait pas à frayer avec la canine racaille.

Avec quelque afféterie, je les avais nommés Léo et Lux. Pour qui ignore le caractère des lévriers russes, autrement appelés barzoïs, je dois dire ici quelle est cette race, rare assez et surprenante plus encore. Au temps des Tsars, la plus noble occupation, une des seules praticables dans les steppes au demeurant, était la chasse au loup. Les barzoïs, chiens immenses, hauts souvent de plus de quatre-vingt-dix centimètres au garrot étaient voués à cette traque et leur vitesse prodigieuse à la course leur donnait un formidable atout contre l’adversaire qu’ils isolaient de la meute. Ils rivalisaient alors de vitesse avec lui, le rejoignant immanquablement pour planter, sans nulle hésitation, leurs terribles mâchoires dans sa nuque. Cette chasse sauvage et magnifique, à laquelle je n’avais jamais assisté autrement qu’en rêve, me troublait pourtant d’une étrange manière.

Mais il en faut venir au curieux récit que, plus haut, j’ai annoncé. Il advint qu’une fois, comme je travaillais, assis à la table gothique qui me servait de bureau (comme elle continue de faire) par un admirable soir de printemps, je vis par la fenêtre ouverte en face de moi, passer une jeune femme bizarrement accoutrée d’une longue robe immaculée qui l’apparentait bien mieux aux vestales antiques qu’aux modernes hétaïres auxquelles notre époque est habituée davantage.

Je ne l’aperçus, cette fois-là que de dos, ayant levé les yeux un peu après qu’elle eût passé ma maison. Mais, malgré l’anachronisme de sa tenue, je fus frappé par la beauté, assez irréelle au vrai, de sa silhouette et de sa démarche décidée autant qu’empreinte de sensuelle nonchalance.

Cependant, j’oubliai vite cette vision en reprenant mon travail d’écriture. Le surlendemain seulement, comme j’étais devant ma table à l’heure des vêpres (ainsi diraient les pédants catholiques de Bruges), elle passa de nouveau sans que je visse davantage son visage, toujours identiquement vêtue. Je remarquai que sa taille était soulignée d’un large tissu rose ou bleu, pastel en tout cas, noué en ceinture sur le côté. Ses cheveux couleur d’or pâle étaient portés longs et flottants, ce qui ne manquait pas de lui donner l’apparence qu’on voit souvent aux anges figurés par les peintres du quattrocento.

Mais déjà elle disparaissait au bout de la rue, me laissant songeur. Qui pouvait-elle être ? D’où venait-elle ? Dès le jour suivant je m’informerai auprès des commères du quartier.

Malheureusement, le lendemain, non seulement nulle bonne femme du faubourg ne sût me renseigner, mais personne ne semblait avoir croisé ou même remarqué la jeune fille dont la vêture inaccoutumée aurait dû faire jaser pourtant.
Ce soir-là, je me postai une heure avant celle qui semblait être la sienne, à ma table, face à l’endroit par où, les deux premières fois, elle était venue. Et en effet, au bout d’un moment qui me parût une éternité je vis celle que je nommais, faute de mieux, la vestale vespérale, se diriger vers moi, en quelque sorte, quoique obliquement, passer de profil et s’éloigner. Elle me sembla ravissante, visage régulier, nez droit et menu, traits fins, imperceptible sourire flottant sur les lèvres. Je ne le compris que beaucoup plus tard mais elle ressemblait étrangement à la femme idéale que je portais alors en moi...

Sans l’avoir aucunement prémédité, et sans aucune idée sur ce qui pourrait s’ensuivre, je décidai alors de la prendre en chasse. Sifflant Léo et Lux je sortis précipitamment dans son sillage où flottait encore son parfum, perceptible à peine.

Au coin de la rue elle reparut, cent ou cent cinquante pas au-delà de moi, marchant avec une calme décision vers la sortie point trop lointaine de la cité. Léo et Lux allaient l’amble à mes côtés, silencieux comme des ombres. Et plus nous allions, elle devant moi, plus les maisons s’espaçaient, comme il est habituel aux faubourgs des villes. Sereine et insouciante elle ne se retournait pas, parcourant calmement la distance qu’elle mesurait au compas de ses jambes.

Enfin, la dernière maison dépassée, nous entrâmes dans le bois qui, de ce côté, borde la ville. Le soleil baissant dans les frondaisons, une relative obscurité nous enveloppa et, quand nous fûmes profondément enfoncés dans la sylve, mon gibier s’engagea à main gauche - ne devrait-on pas dire “dans la voie sinistre” ? - sur un chemin cavalier.

Je n’hésitai nullement à continuer la poursuite pour forcer ma proie sur son terrain, comme il est d’usage. Après un certain temps, la relative mais maléfique obscurité du sous‑bois s’éclaircit tandis que la robe blanche pénétrait dans une vaste clairière dont un chêne séculaire marquait le centre. La fille semblait flotter au-dessus du sol en direction de l’arbre. Avait-elle des yeux de chat pour se diriger avec tant d’aisance ? Intrigué, mais ne voulant pas me mettre à découvert, je ne pénétrai pas dans la clairière, préférant l’abri des derniers fûts.

Arrivée au pied du vieil arbre, la belle fugitive se retourna soudain dans ma direction. Il me sembla qu’elle m’adressait un appel muet, ou une supplique, mais je n’eus pas le temps de m’interroger car les barzoïs, sans aucun ordre de ma part - est-il besoin de le dire ? - venaient de prendre leur course comme ils faisaient, pour un fretin ordinairement plus menu, filant comme deux flèches fantomatiques vers la fille qui s’était pétrifiée. Un cri d’horreur resta bloqué dans ma gorge tandis que les chiens se jetaient sur elle, la basculant et l’étranglant en silence dans un rituel d’une insoutenable barbarie. Elle ne fit aucune résistance à la pénétration des crocs dans la chair tendre de son cou. La scène n’avait duré qu’un instant et seule la grande fleur blanche fleurissant le pied de l’arbre attestait qu’un crime venait d’être commis... Leur besogne accomplie, les deux assassins, se faisant face, dressés l’un contre l’autre et symétriquement opposés au-dessus de leur conquête, formant un vivant blason, s’entre-tuèrent sans une plainte avant de retomber, comme au ralenti, sur le corps sans vie de ma maîtresse idéale qu’ils semblaient ainsi vouloir protéger du froid de la longue nuit qui venait.

J’ignore de quelle façon je suis rentré ce soir là et je n’en ai gardé nul souvenir. Je me demande encore comment je ne suis pas mort, moi aussi, en même temps que cette femme si brièvement mais si furieusement adorée.

Plus jamais un chien n’est entré chez moi depuis ce jour et ma défiance envers ces animaux maléfiques m’impose parfois de longs détours dans la rue pour éviter l’un d’entre eux.

Cependant, ce soir veille à côté de moi un chat énigmatique dont les yeux verts aux pupilles elliptiques me scrutent et qui, peut-être, sait tout de cette histoire ; se gardant bien d’y faire allusion, par délicatesse à mon endroit, sans doute, ou plus probablement encore parce qu’il sait que je n’ai plus de rêves et n’en veux plus avoir. J’ai parfois l’impression de glisser sans fin dans l’abîme de ses yeux, imaginairement confondus avec ceux de la belle nyctalope dont j’avais cru, assez naïvement, me débarrasser.





[1] L’Envers/L’Herne - 1971
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Dernière édition par Patrice Guyot le Dim 22 Mar - 13:02 (2009); édité 1 fois
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Patrice Guyot
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 01:02 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Je ne crois pas aux rencontres fortuites (je ne parle évidemment que de celles qui comptent).   
 
Nathalie Sarraute,Martereau




CHAPITRE VII



À partir de ce matin, nous sommes vendredi, le téléphone entre en transes. Mes réponses numériques aux annonces de ces dames ont sans doute été lâchées d’un coup aux trente destinataires. Mon agenda se charge rapidement de six ou sept rendez-vous. En attendant la prochaine sonnerie j’écrase un mégot de Craven “A” sans filtre dans le cendrier de la Maison Saillard, rue Gounod à Paris, qui porte le macaron “À l’ancienne levrette”, avec un lévrier anglais (Greyhound) en pleine course, au maximum de l’extension.

Les filles sont intimidées, même si elles tentent, avec pas mal d’aplomb, de le dissimuler. Faut-il avouer que je le suis autant qu’elles et que je me demande lesquelles méritent d’être vues ?

Que se dit-on lorsqu’on ne se connaît pas et qu’il est question, déjà, de coucher ensemble ? On se demande, avec un peu d’inquiétude, à quoi, à qui ressemble la voix qu’on découvre et qu’on tente de traduire en traits, en visage, en seins, en fesses, en jambes, en pieds, en mains... Et le caractère qui se cache sous les intonations ? Vraiment décidé ou faussement timide, salement égoïste ou carrément généreux, hardiment tendre ou sauvagement dur ? Ce qui domine tout c’est la tentative de séduction, de part et d’autre. Assez réjouissant, il faut l’avouer ! Inflexions sinueuses, petits rires entendus, destinés à exhiber un humour fin, dupe de rien, “oui” posés en échos attentifs ponctuant les phrases alambiquées dans lesquelles on s’emberlificote si facilement, dont le sens finit par échapper tant à celui qui les prononce qu’à celui qui les écoute et qui, d’ailleurs, pense à autre chose, à ce qu’il va dire lui-même, par exemple, lorsque l’autre aura fini de se noyer dans la spirale de son verbe devenu fou. C’est prometteur, amusant, irresponsable, affolant, enfantin. Même si j’ai une petite expérience – limitée et lointaine – j’avais presque oublié cet enfièvrement. Celles qui me semblent nulles à priori, je me contente de noter leur numéro en assurant hypocritement que je les rappellerai. Je fais ainsi trois fois, les autres me semblent plutôt attirantes, pas trop sottes, émouvantes dans ce difficile exercice ! Nous allons bien voir... Restent Anne, Françoise, Denise, Elena, Carole et Claire ! Dans Guitry (Elles et toi) cette idée charmante : Dieu, que tu étais jolie ce soir au téléphone. Celles-là m’ont semblé plutôt jolies !

Samedi 5 décembre

Une première rencontre, avec Anne, au Soubise, sur la place du château à Saint Germain en Laye. Elle est blonde naturelle, plutôt agréable à regarder. Très déterminée, elle cherche un compagnon pour les prochaines années. Pas un couillon qui la plaquerait au bout de quinze jours, après avoir fait le tour de ses modestes trésors. Elle est un peu crispée, sur la défensive – les Québécois diraient “pognée”. Conseillère d’orientation, elle est en train de m’évaluer et j’ai bien l’impression qu’elle m’a déjà classé dans la catégorie des cancres à l’avenir irrémédiablement bouché. Elle n’enlève pas son manteau, qui n’est pourtant pas si joli (genre tarabiscoté banlieusard avec incrustations, quelle horreur !), et elle garde les bras croisés... non pour protéger sa poitrine à laquelle il est improbable que je m’attaque sur-le-champ, mais pour rester sur son quant à soi. Elle a une jolie bouche et des dents charmantes. J’essaye d’imaginer son baiser, son odeur, le goût de son souffle, son visage dans le plaisir. Peut-être a-t-elle raison de protéger ses nichons, au bout du compte ! Ils étaient si bien dissimulés que je ne les imagine même pas, incapable de deviner s’ils sont petits ou gros, fermes ou non. En revanche j’ai eu tout loisir d’apprécier ses jambes : elle avait eu la délicatesse de choisir une jupe fort écourtichée dans sa garde-robe. Ses collants n’étaient pas très fins et j’ai tenté de deviner le grain de sa peau à travers le voile.

Pas assez séduit, pas du tout décidé à retrouver la case “cancre” dont je me suis évadé en quittant l’école, je vais m’abstenir de la rappeler comme il faudrait le faire, selon la règle non-écrite, pour poursuivre l’histoire. La bouffée de désir physique n’a guère de sens. Je manque simplement de femme et celle-ci est disponible. C’est un charme certain mais insuffisant. S’il devait se passer quelque chose ce ne pourrait être que de laborieuses galipettes, sans conviction ni avenir !

Mardi 8 décembre

Ce soir Françoise vient me retrouver chez les parents. Par chance la sainte famille n’est pas là. Je me voyais mal offrir à leurs féroces critiques une candidate concubine que je ne connais même pas et qui est - peut-être - grotesque. Elle m’a téléphoné dimanche dernier, contente de ma lettre circulaire (courte rafale de bits). Elle arrive à l’heure dite, pas grotesque mais enjôleuse, pas mal dessalée, cheveux trop blonds made in salon de coiffure de quartier. Assez jolie sans être distinguée, un visage sympathique, elle est, malgré tout, terriblement attirante et je décide de l’emmener dîner chez le délicieux Aurélio, patron du Petit Tibério qui est un peu ma cantine et où nous avons dîné avec Florence, il n’y a guère longtemps. Elle commande la même chose que moi : tomates à la mozzarella di buffala et escalope milanaise. Elle a envie de boire un Lambrusco, ce vin rouge italien un peu pétillant dont la robuste santé me semble préférable aux délicatesses souvent trafiquées du Champagne. Elle fait beaucoup de charme, la ravissante, elle me trouve jeune et drôle, c’est dire ! Elle me montre, avec une inélégance qui se voudrait de la complicité (déjà ?), la lettre d’un autre candidat amant, la soixantaine bien sonnée, mais écrivant bien, spirituel (j’adore la prose des autres lorsqu’ils sont affrontés à ce sujet imposé qui me donne tellement de fil à retordre !). Nous parlons de cet étrange moyen de recherche, de cette quête et des surprises qu’elle ne peut manquer de réserver.

Elle travaille dans la mode (un peu Sentier, peut-être, mais je n’ai pas éclairci ce point !) et elle est plus ou moins au chômage. Je traduis : plutôt plus que moins, la pauvre ! Très fière d’avoir habité le XVIème arrondissement (on se demande pourquoi, quel ennui !), elle a dû se replier vers un quartier populaire. Elle n’a été mariée qu’un an (qui a quitté qui et pourquoi ?) Elle prétend que c’est une de ses amies qui a passé l’annonce à son insu. Mon œil, grosse menteuse ! Elle doit se lever dès potron minet pour aller chercher une copine qui arrive à Orly très tôt demain matin. Vers onze heures et demie je la reconduis à sa voiture. Je prends son bras pour le bref chemin que nous devons parcourir entre le restaurant et l’auto, une petite machine avec des sièges de cuir, survivance probable de son ancienne splendeur. Elle ne refuse aucunement le contact et si le cachemire de son manteau, rescapé, lui aussi, du naufrage, est fin et doux, l’effleurement de son bras à travers la mince étoffe beige porte des promesses d’une délicieuse sensualité. Il fait froid, elle se met au volant, je me penche pour l’embrasser en posant la main sur sa nuque. Nos lèvres s’effleurent, dans une inadvertance feinte, facilitée par nos positions respectives, et cet aveu fugace d’un désir partagé ressemble à une promesse de dons prochains. Comme il est doux de rencontrer une vraie femme au sortir de cette prétendue pucelle effarouchée de Florence ! Une femelle capable d’assumer ses désirs sans en faire toute une histoire, capable se s’offrir au plaisir de l’instant, sans barguigner !

Une brioche chaude et dorée, qu’il faut manger vite sans se poser de question. Quand c’est fait, il n’en reste rien, pas même le souvenir. Mais la faim est apaisée !

Jeudi 10 décembre

Ce soir j’ai convenu d’un rendez-vous avec Denise au Trianon Palace de Versailles, grande bâtisse plantée parmi des moutons bucoliques qui semblent descendre de ceux, enrubannés par Marie-Antoinette, et qui tirent de cette fatale parentèle un charme suranné et mortifére. Comme s’ils avaient, eux-mêmes, été les témoins insoucieux de la dangereuse légéreté de la Reine-fermière. Denise habite Ville d’Avray. Je songe aux dimanches et à Boris Vian.

Je relis son annonce :

Denise, 1,63 m, 58 kg, yeux blonds, cheveux verts (sic) divorcée 2 enfants 18 et 22 ans, expert-comptable, ravissante, élégante, équilibrée, aime les arts, les voyages, les balades, recherche un homme 45/58 ans, dynamique, charmant, goût de l’esthétique, sérieux pour partager complicité de cœur et d’esprit.

En voilà donc une qui n’a pas de complexes. Malheureusement ce sont plutôt les moches qui se croient ravissantes, et les mal fagotées qui s’imaginent élégantes. La théorie du Vrai Chic Parisien en somme, postulant qu’un magasin qui porte cette enseigne n’est ni chic, ni parisien et que, s’il le proclame, c’est précisément pour faire oublier qu’il ignore tout de l’élégance et de la capitale. Ma réponse comportait ce clin d’œil facile : “Je peux imaginer vos cheveux verts et vos yeux blonds (l'inverse serait banal !)... Ce doit être bien joli !”

Le quai rive droite est bloqué jusqu’à la Maison de la Radio. Je peste et rage au volant, mais nous nous retrouvons enfin, avec vingt minutes de retard. Quand j’entre dans l’hôtel elle n’est d’ailleurs pas là, elle est allée faire un tour pour échapper à sa nervosité et aux regards inquisiteurs. Elle est moins formidable qu’elle le prétend, mais pas catastrophique. Une avenante petite bourgeoise, d’apparence bien honnête ! De toute façon pour qu’une étincelle vienne bouter le feu à mon désir, il faut qu’une femme soit “convenable”, aussi loin que possible de l’image des tapins bouche rouge, nichons à l’air, jupe ras la touffe, bas résille et talons aiguille. Toutes choses qui me glacent !

Ce qui me fait bander c’est la bourgeoise flanelle talons plats ! Ce que j’aime c’est la transgression. C’est la difficulté réelle ou, au moins, plausible. Quand une fille est déjà nue, à quoi bon la déshabiller ? Si elle couche avec tout le monde, pourquoi prendre rang dans la longue file des usagers ?
Elle est en flanelle grise, tout va bien ; nous nous installons dans le bar Marie-Antoinette, là-même ou je fis la réception de mon deuxième – et, on le sait, fort réussi – mariage... (détail que je lui épargne soigneusement). Dans le canapé Chesterfield recouvert de cuir noir capitonné, face à la cheminée où brûle un feu splendide, nous nous installons pour une conversation-séduction qui durera un peu plus de quatre heures ! Elle pratique la peinture à l’huile et elle aime les impressionnistes. Elle joue (ou est-ce vrai ?) un peu la fascinée, elle est très attentive. Sans doute, depuis six ans (époque de sa séparation, me dit-elle) bien peu d’hommes ont traversé sa vie et ses nuits dans le pucier vide doivent lui peser affreusement. Il fait froid, seule, surtout l’hiver ! Elle est plutôt réservée et se force visiblement pour entrer dans cette démarche difficile. En fin de compte nous nous dirigeons vers sa voiture, quelques pas enchantés entre les arbres revêtus de milliers de lucioles électriques qui illuminent la nuit d’hiver. Je lui demande, à l’instant de la quitter , si on peut l’embrasser. Elle dit “bien sûr !”, dans un mouvement délicat de confiance et d’abandon. Sur les deux joues douces, parfumées, me semble-t-il, par Anaïs-Anaïs, je pose un baiser ostensiblement chaste.

En rentrant j’écris, sur un vélin bleu pâle, cet acrostiche que je lui donnerai dimanche prochain, à l’instant de la quitter :

Délicate miniature impressionniste
Elégamment vêtue de gris et de rouge
N’avez-vous pas l’impression secrète
Imprévue et délicieuse de sentir
Soudain le feu du Trianon
Entrer dans votre cœur ?

Samedi 12 décembre

Françoise m’appelle dans l’après midi, me proposant de venir la retrouver chez elle. A-t-elle envie de faire l’amour, la brioche chaude ? Je suis partant, et elle le sait bien ! Je la rejoins bientôt et nous allons dîner à Chinatown, puisqu’elle habite là. Impression fugace de voyage exotique, les Chinois endimanchés dansent aux accents d’un orchestre mi-rock, mi-asiate. Ils tournent les mains sensuellement et se retrouvent, pour un moment, au cœur de la nuit tropicale, toujours vivante au fond de leurs âmes d’exilés. Les enfants endimanchés attendent que leurs parents terminent leur parade sexuelle en aspirant avec des pailles, mais aussi avec philosophie et gourmandise, de fades milk-shakes libéralement offerts. Entre excitation et écœurement nous remontons au vingt-troisième étage. Le studio est microscopique, le lit immense. Françoise veut bien flirter, mais pas faire l’amour. Elle savoure les approches et les sensualités périphériques. Nous finissons sur le lit, pour des caresses subtiles qui s’arrêteront sur un mamelon effleuré. C’est une approche lente aux émotions délicates. Sans doute est-elle frigide. Elle le prétend et c’est un point sur lequel les femmes se vantent rarement... mais sa sexualité enfantine me semble avoir des charmes profondément énigmatiques qui méritent l’exploration. Il y a de la petite fille chez cette grande fille, une perversité, une sensualité du contact qui, s’il ne donne pas le plaisir, donne au moins la chaleur, la reconnaissance, des frissons d’autant plus délicieux qu’ils sont inaboutis. Si elle se laisse peloter avec une touchante bonne volonté, elle ne participe pratiquement pas. Vers deux heures du matin, la sentant fatiguée, je décide de partir. J’en ai soupé des fausses vierges. Florence me suffit amplement dans ce rôle exécrable ! À l’instant du départ, pourtant, debout contre moi, elle se livre enfin pour un baiser sur les lèvres, bref mais tendre, suivi d’un temps, en équilibre sur l’émotion, puis de deux autres, échos assourdis du premier, semblables à des regrets lointains. Son corps potelé s’appuie un instant dans un élan qui mêle inextricablement la satisfaction et le déplaisir de me voir partir. Elle est follement désirable et elle le sait, elle se régale autant de son pouvoir de me refuser la jouissance que de sentir s’accroître mon désir. Elle ne m’embrassera plus jamais. Peut-être le sait-elle déjà !

Dimanche 13 décembre

Je retrouve Denise un peu après trois heures pour une deuxième reprise, dirait-on sur un ring de boxe, à Ville d’Avray où plane toujours l’ombre des trumeaux de L’Écume des Jours : Joël, Noël et Citroën. Sans parler de celle, somptueusement callipyge, de Cul-blanc ! Je l’emmène à l’Abbaye des Vaulx de Cernay par les petites routes de la vallée de Chevreuse. Les immenses constructions des XIIème et XIIIème siècles dressent leurs austères façades dans un parc aux grands arbres dénudés et l’église abbatiale, qui flanque les bâtiments à droite, dévoile la nudité de sa rosace vide, ses murs qu’aucun toit ne protège plus depuis longtemps.

À l’intérieur des bâtiments de vastes salons aux colonnes gothiques sont réchauffés par des boiseries sombres et sculptées tandis que brûlent de grands feux de bois dans les cheminées moyenâgeuses. Denise porte un pantalon de denim et une parka vert chasse. Tenue de week-end plutôt stéréotypée, sans être ridicule. Une des grandes prétentions des femmes de cette génération est d’être aussi à l’aise en tailleur qu’en jean. L’occasion était trop belle pour résister à l’envie de le prouver ! Le tailleur, d’ailleurs, eut été grotesque bien davantage... Nous nous installons pour le thé dans un divan face à l’un de ces âtres magnifiques. Nous parlons longuement, de rien et de tout, comme toujours en pareil cas. D’art, de la vie, des hommes, des femmes, des enfants, des animaux, du temps qu’il a fait et de celui qu’il fera peut-être, si Dieu le veut. Beaucoup plus tard, nous retraversons le parc dans la nuit et nous nous égarons un peu. Denise pense (espère ?) que, s’il n’y a pas de loups dans les bois alentour, elle en a au moins un à ses côtés. Dans la voiture je prends sa main qu’elle m’abandonne sans résistance, répondant tendrement à mes pressions, enfermant ma main unique entre les deux siennes. Elle est prête, sans doute, à se livrer tout entière, mais nous attendrons vendredi prochain et le baiser que nous échangeons en nous quittant est proche des lèvres sans les toucher tout à fait. De toute manière l’un des ses fils l’attend. Pourquoi se presser ?

Lundi 14 décembre

Je cherche, j’espère la femme parfaite, celle qui ressemblera à une évidence, celle dont les yeux seront un gouffre où se perdre, celle dont les traits porteront une tendresse infinie, celle dont le moindre sourire ouvrira les portes d’une joie enfantine, celle dont le visage incarnera tout le désir du monde lorsqu’il se troublera dans le plaisir, comme la peau d’un étang calme quand on y jette un caillou.
Ah ! retrouver cette innocence primordiale, cette confiance d’enfance...
Je sais que nous nous trouverons soudain, au détour d’un chemin creux. Nous tomberons amoureux tout de suite, plus jamais de fuite... son corps de ciel sera mon paradis !

Jeudi 17 décembre

Le rendez-vous avec Elena ressemble à une parenthèse dans le cours des jours. Elle (et Na !) est bulgare, installée à Paris depuis dix ans. Chercheuse en philologie à Jussieu et à la Sorbonne, elle habite quai Henri IV, au coin du boulevard Sully. Je l’attends devant l’école Massillon, semblable au petit garçon qui y fit ses études, il y a bien longtemps. Ce coin de Paris c’est mon territoire, ma patrie. Mes parents, lorsqu’ils se sont rencontrés, tout jeunes encore, habitaient presque face à face, boulevard Henri IV, à quelques pas d’ici. Ils se téléphonaient en se regardant par la fenêtre. Plus tard, lorsque cette belle histoire d’amour aura produit le petit garçon que je fus, ce quartier devint le mien, profondément. L’île Saint Louis où nous habitions, l’école, les parents de Maman, mon arrière-grand-mère puis ma grand-mère paternelle, mon meilleur ami, le futur cinéaste, dont la famille avait trouvé refuge dans l’immeuble des arrière-grands-parents, au coin de la rue Saint-Paul et du quai des Célestins. Tout ce qui comptait pour moi était là. Mon univers gravitait dans ces quelques hectomètres carrés et le reste du monde me semblait flou, lointain, vaguement hostile.

L’arrivée d’Elena au cœur de cette enfance faite de rires insouciants, de larmes inconsolables, de sacs de billes et de pistolets à plombs, tisse un lien entre le présent et le passé, et elle va entrer soudain, d’un pas décidé dans une histoire aux racines immenses. Lorsqu’elle apparaît au coin du petit square, de l’autre côté de la rue, je sais tout de suite, sans la moindre hésitation, que c’est elle, même si je ne l’ai jamais vue. Grande, mince, les cheveux aux épaules. Princesse balkanique en exil, sa noblesse naturelle évoque celle des proscrites de haut rang. La tête haute, fière et humble comme les vraies grandes dames, elle plane très haut, tout de suite, dans mon imaginaire. Il ne faudra que quelques minutes pour que notre rencontre ressemble à une évidence, à quelque chose qui aurait été écrit depuis longtemps. Curieusement nous sentons tout de suite, nous sommes avertis par la prémonition lorsqu’une rencontre est importante. Et parfois nous nous trompons lourdement ! ou bien il y avait une vraie possibilité, une histoire potentielle, mais qui n’aura pas lieu sauf dans un univers parallèle que nous ne faisons que deviner sans y avoir jamais accès. Par la pensée seulement j’ai vécu avec Elena une vie entière en une seconde. Une vie avec ses rires fous, ses pleurs, ses friandises, ses petits voyages et ses grandes scènes, ses douloureux appareillages et ses retours au port, ses instants de candeur et d’épanouissement, ses intermèdes d’incertitude, de suspicion et de jalousie... Une vie entière avec ses petits matins, ses longues soirées calmes et, entre les deux, les grandes promenades dans le murmure des aveux. Elle avait, décidément, quelque chose de Cendrillon ! Notre civilisation matérialiste ne croit qu’au quantifiable, oubliant un peu vite que l’essentiel est invisible.

Vendredi 18 décembre

Hypocrite, salaud, cumulard potentiel, candidat polygame, je laisse un petit message à Elena. Le genre : “Vous n’êtes décidément jamais chez vous, et c’est bien dommage ! Enfin, tant pis, je voulais juste vous dire que je pense à vous et que je vous embrasse !” Et je rentre à la maison pour le dîner pince-fesses auquel j’ai convié Denise... Le dessert n’est pas encore fini qu’elle est nue sur le canapé, vraie blonde aux seins lourds et à la toison transparente. Ses fesses en gouttes d’huile, ses cuisses grasses et courtes, peau d’orange, sont bien éloignées de l’adjectif “ravissante” qu’elle n’avait pas hésité à s’attribuer ! Mais il n’est plus temps de reculer, sauf à la vexer cruellement et injustement. Mes modestes dons d’étalon me sauvent d’autant mieux du désastre que je n’ai pas vu un cul de fille depuis des mois. Elle est très soumise, sans initiative, et l’excès de ses gémissements me persuade qu’elle est frigide. Les femelles qui éprouvent réellement du plaisir dans l’amour ont, en général, plus de discrétion et leur corps s’exprime tout seul, de bien des façons, sans qu’il soit nécessaire d’atteindre ces sommets de mauvais goût sonore !
Une femme seule, plus toute jeune et qui tente de retrouver un compagnon, avec ses petits moyens. On ne se refait pas à cet âge. Pas plus elle que moi, d’ailleurs ! La troisième reprise s’achève sur un KO technique !

***
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 01:30 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Les livres ne disent pas la vérité, ils en indiquent le passage le plus récent. Ils sont comme ces chemins de neige où peuvent se voir les traces des bêtes enfuies.

Christian Bobin, 
La merveille et l’obscur 



     
  
CHAPITRE VIII



Samedi 19 décembre

Matin un peu difficile... On se sent toujours idiot lorsqu’on a fait l’amour sans amour. La nudité ne se partage avec bonheur que quand un sentiment fort la rend acceptable, en fait un cadeau. Elle est simplement ridicule et humiliante dans tous les autres cas. Denise s’incruste pourtant jusqu’à onze heures, moule accrochée à son rocher, et je rate honteusement le rendez-vous que j’avais pris avec Carole, la conseillère culturelle (?), qui était prévu à dix heures trente. J’espère que ce n’était pas la septième merveille ! J’ai pensé un instant aller chercher des croissants (opération très recommandée après une première nuit d’amour) afin d’appeler la souris pour lui éviter le coup du lapin. Mais la flemme prend le dessus et je renonce à cette civilité élémentaire. Il me reste à voir Claire aujourd’hui : elle m’a semblé particulièrement attirante, gaie, attentive, pleine d’un charme grave et doux... N’est-ce pas assez ?

La rencontre devant Armani, qui a repris les locaux désertés de l’ancien drugstore aux célèbres lèvres de bronze, au coin de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain, ressemble à un miracle, à un conte de fées. Claire est d’une incroyable beauté et son téléphone avec lequel elle tente de me joindre enregistrera, sur la boîte vocale du mien, les premières secondes de notre face à face. Son rire de cristal retentit quand elle réalise que le correspondant qu’elle tente d’appeler est planté devant elle, balbutiant des excuses embrouillées sur ses quelques minutes de retard avec le débit chaotique d’un Woody Allen survolté.

Nous allons prendre un café à la terrasse des Deux Magots. Le soleil d’hiver est tiède. Le rire transparent de Claire sonne, à tout propos, et sa gaieté naturelle, profonde, est un enchantement... Son visage large de bretonne-irlandaise porte témoignage de son bonheur de vivre. Encadré de cheveux blonds coupés au carré, son regard d’émail traverse l’âme comme un éclair d’une déchirante douceur.

Ses yeux en amande, couleur de noisette polie, renvoient une lumière irréelle. Son petit nez droit, ses pommettes hautes, ses lèvres pleines donnent à son visage le charme hiératique des divinités sereines d’Asie. Elle parle de ses quatre enfants – deux seulement habitent avec elle, les autres sont grands – , un peu inquiète, ne se doutant pas combien cela me plaît. Comme il commence à faire froid nous prenons le chemin de la place de Furstemberg et je lui dis que cette délicieuse et minuscule place-jouet est, tout naturellement, depuis toujours, celle des amoureux...

Nous musardons sous le porche et dans la cour du musée Delacroix. La lumière de Claire semble éclairer les vieux murs lépreux. Finalement je la raccompagne jusqu’à la station de métro Rue du Bac, qui est directe pour elle, et je la regarde traverser le boulevard Saint Germain, émouvante comme un petit chaperon rouge égaré dans une forêt pleine de dangers...

Le soir venu je lui téléphone pour lui dire combien les instants que nous avons passé ensemble m’ont parus miraculeux. Elle me répond, avec une voix grave dans le ton et haute dans le rire, qui dessine dans ma fraîche mémoire son délicieux visage d’irlandaise à la carnation pâle, fragile, érotique ; qu’elle allait m’appeler, pour me dire un peu la même chose... Comme la vie est belle soudain !

Dimanche 20 décembre

Roulant dans la ville vide des dimanches d’hiver, ce matin, et passant rue des Écoles, l’esprit tout occupé de Claire, l’image de son visage en surimpression un peu au-delà du pare-brise, brusquement l’affiche du Champo a attiré mon attention : on donne les Contes Immoraux de Walerian Borowczyk. Le scénario est d’André Pieyre de Mandiargues. Je me souviens d’avoir vu ce petit chef d’œuvre de l’érotisme cruel lors de sa sortie, il y a plus de vingt ans.

Naturellement, ce soir je n’ai pu résister à l’envie de retourner rue des Écoles pour la séance.

Borowczyk est peintre et lithographe de formation. Il ouvre son film en adaptant La Marée (on mesurera dans un instant la saveur de ce titre !), nouvelle liminaire du recueil de Mandiargues intitulé Mascarets, et qui, dans ma bibliothèque porte le paraphe du maître, à moi adressé, comme je l’ai dit déjà, non sans infatuation. En cinéaste prémonitoire Borowczyk a choisi Fabrice Luchini, encore adolescent – le tournage est de 1974 – pour interpréter le rôle du narrateur. C’est à dire, à l’évidence, le rôle de Mandiargues lui-même ! À cette époque, reculée déjà, Luchini était totalement inconnu du grand public. Je n’avais donc gardé mémoire ni du nom ni du visage de l’interprète. Les Nuits de la pleine lune (Rohmer), La Discrète n’avaient aucunement ravivé mon souvenir. Cette confusion entre l’auteur et l’acteur, soudain révélée, à retardement, a un côté insolite, improbable, sidérant, qui m’enchante au point de me couper le souffle, ou le sifflet !

Nous sommes en Normandie, dans le Pays de Caux qui est celui où l’écrivain passa son enfance. Dans le château familial André retrouve, pour les vacances, sa cousine Julie âgée de seize ans. Il l’entraîne par malice sur la grève, à un endroit où ils resteront captifs de la marée haute, sur un éboulis, adossés à la falaise pendant plus de deux heures, temps que le narrateur mettra à profit pour se faire téter la queue. Il a pris soin de faire barboter Julie dans des flaques glauques, la costumant en victime, en misérable divinité aquatique, en ondine maculée, en sirène déchue couverte d’algues, de varech, de fucus, de bribes de goémon. La caméra-voyeuse s’attarde indéfiniment sur la bouche, gonflée comme une anémone de mer, mobile, furieusement désirable dans son innocence vierge et perverse. Luchini reluque et pelote le corps de la future suceuse, révélé par sa robe salie, mouillée, transparente après qu’il lui eût, d’un ton ne souffrant pas la discussion, intimé l’ordre d’ôter son maillot de bain, ce qui lui donne toute facilité pour caresser et fouiller sa jeune toison. La bouche est vide encore, à peine entrouverte, mais nous savons qu’elle sera investie bientôt, distendue par l’organe mâle. Il l’a avertie, en effet :

- J’ai pour toi une verge de sel dont toute brebis serait gourmande.

Le verbe, toujours, précède l’acte pour le théâtraliser, pour lui donner toute son intensité dramatique, après l'avoir paré des fantasmagories de l’attente et de l’impatience.

Pour conclure son exorde, le narrateur exige bien entendu de sa cousine qu’elle avale complètement et sans réserve la décharge (ce vivant mascaret) qu’elle va provoquer à l’instant, précisément voulu par lui, du jusant. Il a pris soin d’ordonner en effet, avec son ordinaire pédanterie :

- Quand je me répandrai dans ton gosier, tu avaleras docilement et joyeusement, c’est indispensable, le don vital que j’y aurai jeté, et tu penseras à ce don comme au résultat du grand mouvement marin qui est en train de se produire.

Quand ce programme s’est exécuté, conformément aux scénario imposé par l’exigeant narrateur, comme Julie vient d’avaler la vitale décharge et qu’elle lui propose de s’amuser encore, puisqu’ils sont prisonniers de la mer pour près d’une heure, il lui répond :

- Non, ce n’était pas pour nous amuser, c’était pour ton instruction que nous sommes venus sur l’éboulis. Tu sauras, maintenant, ce que c’est que la marée.

Je remarque pourtant que l’œuvre cinématographique évite de montrer la main du jeune débauché fouillant la toison légère qui ne protége guère le sexe vierge de sa cousine. Le texte, tout au contraire, charge l’imaginaire du lecteur d’images vertigineuses ; fait deviner la main glissant sur le petit coquillage rose vif et gluant, blotti dans l’enfourchure des cuisses, au creux du ventre à peine ombré, il suggère et montre avec ses silences les doigts lubrifiés effleurant le clitoris raidi, butant sur l’hymen clos, cherchant une entrée vers les muqueuses tièdes, trouvant vite – comme il arrive toujours en pareil cas – l’entrée plus étroite que l’on peut forcer sans laisser de trace. Deux muscles ronds, plissés, qui ressemblent à des bouches marines, ouvertes, forcées, violées furieusement par un prédateur qui est aussi un démiurge ! Accordant les rythmes des planètes et des vagues à ceux du désir. Initiant une enfant aux mystères du sexe et, métaphoriquement, à ceux du cosmos.

Enfin libéré, délaissant sa victime outragée, mais consentante, le jeune Luchini-Mandiargues s’absorbe rêveusement dans la contemplation des lourdes vagues qui s’écroulent sur la plage, de l’énorme ressac menaçant de l’engloutir, dans un bruit de fin du monde que surmontent à peine les cris aigus et rouillés de milliers d’oiseaux affolés, mouettes rieuses, goélands, sternes et hirondelles de mer, zébrant de leur vol un ciel plein de lourds nuages.

Lundi 21 décembre

Nous avons convenu avec Claire de dîner ensemble ce soir. Nous décidons dans l’après-midi, par téléphone, qu’elle viendra me chercher chez les parents où je serai dans la soirée. Lorsqu’elle arrive, Pauline et les parents sont là. Elle doit faire courageusement front à la famille coalisée, la pauvre ! Son charme est si évident qu’elle me semble faire la conquête de tout ce petit monde en quelques minutes. En fin de compte nous partons au restaurant. Elle est adorable, offrant son bras avec une parfaite simplicité, bavardant dans la lumière de ses yeux limpides. Lorsque je la dépose chez elle, beaucoup plus tard, elle me propose de me réveiller demain matin. Cette idée m’enchante. La nuit est émaillée de nombreux réveils. Lors de l’un d’eux j’émerge d’un rêve dans lequel nous nous embrassions sur les lèvres, pour la première fois. J’étais noyé dans ses yeux aux profondeurs océaniques et, ensemble, nous disions : “je vous aime...” Il y avait là-dedans une force, une sérénité, une certitude capable de faire reculer des montagnes, des fleuves, des armées ennemies, une foule de jours de noire solitude. Avant de la quitter, hier soir, je lui avais donné ces trois petits acrostiches :

Caresses
Légères
Ame dans les doigts
Il faut
Recréer tous les
Enchantements.

Comme un désir de
Livre un tendre
Amour
Irrationnel et
Réel et rêvé
Encore plus beau d’être ainsi...

Crépuscule sur la mer
Les caresses des
Amants font songer à un
Iris dont le diaphragme
Rouillé nous regarderait
En secret.

Le second, on le verra, est prémonitoire. Le troisième est celui qui me paraît le plus réussi !

Mardi 22 décembre

Avec pas même quelques secondes de retard, Claire me téléphone. À côté de l’appareil j’attendais la sonnerie avec une enfantine certitude. Un deuxième appel dans l’après midi nous ouvrira les portes du paradis. Bravant toutes les règles je lui dis : “je vous aime !”... avec une fraction de seconde de décalage elle me répond en écho : “je vous aime !”, comme dans le rêve de cette nuit, et le baiser n’est pas absent, sa présence virtuelle est entre nous. Acte très tendre, seulement différé, mais si fort promis !

Je sais maintenant que notre premier baiser ressemblera à celui du rêve et que, perdus dans les yeux l’un de l’autre, nous avouerons notre amour dans un souffle qui aura la profondeur de l’éternité. Je réalise aussi que, pour la première fois de ma vie, j’ai associé le verbe aimer avec le vouvoiement. Comme c’est joli ! Les notes et les mots de Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous... montent dans ma tête, portés par la voix rauque et sinueuse de Barbara, tandis que je raccroche la petite machine magique, toute vibrante encore des échos de la voix de Claire.

Mercredi 23 décembre

Ce matin encore mon amour me réveille. C’est doux et tendre, avec quelque chose de conjugal déjà. Nous devons nous retrouver en bas de chez elle juste après le déjeuner.

les vraies histoires d’amour commencent tout de suite, dans l’évidence et la certitude. Elles ne peuvent pas attendre. Les dérobades, les refus calculés sont des subterfuges pour les pécores et les pétasses ! Tout ce que Claire n’est pas !

Je l’attends, rue Lepic, et elle m’embrasse ostensiblement sur les deux joues, disant en guise d’excuse : mes enfants nous regardent ! Nous partons vite vers le sommet de la butte Montmartre. Notre premier baiser, dans la voiture, est encore plus beau, plus grisant que celui du rêve. Laissant l’auto nous grimpons à pied les petites rues pavées et sinueuses. Un peu ivres, titubant de bonheur et de désir. Nous passons devant le minuscule et délicieux Lapin Agile, rose aux volets verts, échappé tout droit d’un tableau d’Utrillo. Nous nous asseyons un moment sur les chaises paillées de Saint Pierre, la vieille église de la butte qui est aussi la plus ancienne église parisienne, celle-là même où, pour le récent baptême du petit Ulysse, mon neveu, le fils de mon frère Sisyphe et de sa compagne Anticlée ; j’avais lu, à la fin d’un texte écrit pour la circonstance, ce paragraphe de Christian Bobin, dans Lettre d’Or[1] :

C’est un mot obscur que celui d’amour. Il résonne dans nos cœurs comme celui d’un pays lointain dont, depuis l’enfance on a entendu vanter les cieux et les marbres. Il dit ce qui délivre, il dit ce qui tourmente. Il est enroulé sur lui-même, luisant et creux, comme ces coquillages que l’on porte à l’oreille pour entendre l’infini.

Nous allons voir le Passe Muraille sculpté par Jean Marais, figurant la silhouette de Marcel Aymé en train de sortir d’un mur de pierre. Le talent de l’acteur-sculpteur nous émerveille et, comme je viens de lire les mémoires du Capitan, je raconte à Claire quelques anecdotes sur Moulouk, le chien-acteur qui prenait le métro avec son maître en faisant semblant de ne pas le connaître pour ne pas lui attirer d’ennuis. D’autres fois il traversait Paris en vélo, sur les épaules de son ami, le nez au vent...

Finalement nous atterrissons à la Crémaillère, place du Tertre. Je me souviens d’être venu ici pour la dernière fois, il y a trente ans – nous avions dix-huit ans – , avec Guillemette de L. qui reste, aujourd’hui encore ma femme idéale. D’autant qu’il ne s’était, au fond, pas passé grand chose, quelques baisers, quelques caresses, une oaristys... Ce soir là, elle avait téléphoné à ses parents pour demander l’autorisation de rentrer plus tard que prévu. Nous étions si bien ensemble ! Lorsque nous nous sommes quittés, quelques mois plus tard j’ai tenté de me tuer tant j’étais triste de l’avoir perdue !

J’avais écrit un petit poème pour être sûr de me souvenir d’elle, pour ne pas la perdre tout à fait. En regardant cette photo “aux yeux baissés”, prise le soir de notre rencontre, qui trônait sur une table basse éclairée par une lampe rouge dans un coin de ma chambre d’adolescent, et qui seule me restait après la séparation. Mes sentiments plutôt mélancoliques pour cette toute jeune fille au charme enivrant s’y manifestaient sans retenue ! L’original, laborieusement tapé sur une machine à écrire antédiluvienne est perdu depuis belle lurette, mais je crois que cela ressemblait beaucoup à ceci :






Tabernacle    
Le rougeoiement de la veilleuse    
Ton visage    
Nulle limite    
Le cadre    
N’impose    
A l’immensité    
De ton sourire    
Pensif    
Ton regard deviné    
Sans peine    
Traverse le verre    
     
Dans cinquante ans    
Je te croirai    
Semblable toujours    
À la perfection    
De cette photo    
Statuette (Cassée ?)    
     
Grande sera l’émotion    
Peut-être    
Devant la ligne verte    
(La photo est en noir et blanc    
Mais le souvenir recrée la couleur)    
Tracée par toi sur la paupière.  
 
 
  Lorsque je pense à Guillemette aujourd’hui, il me revient un instant posé en équilibre sur la toiture du temps, une émotion fugace, une image qui ne m’a jamais quitté comme un rêve que l’on ferait toutes les nuits et dont l’écriture pourrait désamorcer les maléfices, l’obsession : Guillemette est assise sur une petite chaise en fer, au bord du grand bassin des Tuileries. Lorsqu’elle pose le pied sur le rebord de pierre, son mollet gainé de nylon clair a un mouvement de ballant qui, une seconde, me fait entrevoir la douceur très réelle de sa chair de femme...Assis côte à côte, comme je le fus autrefois avec Guillemette, qui, elle aussi était blonde, sur la banquette de moleskine nous nous enfermons dans une bulle d’amour et de désir, oubliant ce qui nous entoure, échangeant des baisers et des caresses fragiles, ténues. Apprivoisant, découvrant le corps de l’autre. Ses frissons, ses sensibilités cachées... du moins ce qui se peut découvrir en public : les mains, les épaules, les genoux et, brièvement pour cause d’éventuels spectateurs, la poitrine dont la forme, la taille et la sensibilité me font mourir de bonheur et de désir. Comment est-il possible d’être aussi belle de loin et de tout près ? Elle me souffle : “je t’aime” et je songe que cet amour me fait comprendre en un éclair cette phrase de Christian Bobin, dans Lettre d’Or que j’aime depuis longtemps sans en saisir toute la signification : Que veut une femme lorsque, comme vous, elle s’habille d’un mot d’amour qui la dérobe à nos yeux et l’offre à nos songes ?

Nous décidons d’aller au cinéma et nous repartons vers la voiture, faisant emplette d’un Officiel des spectacles. Nous choisissons La Belle et la Bête de Cocteau que Claire a envie de revoir. Nous avons une heure à perdre – ou à gagner - avant la séance et nous nous serrons très fort l’un contre l’autre pour échanger des baisers passionnés, pour explorer à travers l’étoffe nos corps désirants. Ses ravissantes oreilles, petits coquillages parfaits, ourlés de merveilleux cheveux clairs, sont d’une incroyable sensibilité et les baisers que j’y glisse nous font défaillir, l’un comme l’autre. Dans un souffle elle dit : “j’ai envie de toi !”. Se doute-t-elle combien je la désire moi-même ? Je lui demande imprudemment si elle est à moi, et elle souffle : oui !

Nous nous installons tout au fond de la salle, au dernier rang, pour pouvoir nous embrasser comme des mômes sans déranger les spectateurs, sans être vus. Notre amour est un secret que nous ne partagerons avec personne et nous sommes seuls au monde, comme tous les amoureux. Le sourire de Claire, ses yeux espiègle, graves et rieurs sont un trésor si précieux que je me sens prêt à tout pour le conserver toujours près de moi. Rien ne sera difficile pour garder mon miracle de Noël, cette fille que je n’osais pas même imaginer dans mes rêves les plus fous, cette vraie femme chez qui tout me plaît à un point tel que j’ai bien du mal à l’exprimer... et qui est là tout contre moi, tellement réelle, tellement parfaite dans sa beauté sereine et troublée. Son visage est d’un érotisme absolu et je n’ose même pas l’imaginer dans l’amour tant je devine que son rayonnement atteindra alors un degré à peine soutenable.

Tout le monde connaît le film que nous voyons aujourd’hui et il serait un peu ridicule de le raconter. Ce qui compte c’est la magie, le tremblement de l’image noire et blanche sur l’écran, ce monde nocturne, enfantin, féroce et tendre. Cette fiction a la force des souvenirs qui remontent soudain à la surface de la mémoire, comme des bulles dans un marais.

Claire mord mes doigts. La sensation de lui appartenir est si forte soudain, si consentie, que j’ai presque envie qu’elle me morde jusqu’au sang, qu’elle mange une phalange. Je sais qu’alors je ne ressentirai même pas la douleur, seulement l’explosion déchirante de tout cet amour comprimé qui se libérerait d’un seul coup, comme un orgasme longtemps retenu.

Pendant ce temps la pauvre Belle – Josette Day -, si blonde, si fragile, en butte à l’insolente férocité de ses sœurs, fuyant à perdre haleine, trouve, au fond d’une forêt inquiétante et romantique, un château sublime et désert. Enfin presque. Un domaine ensorcelé sur lequel règne une Bête envoûtée et pathétique. Un animal au corps athlétique, au visage de féroce fauve velu et dentu, au regard émouvant. La bestiole demande de l’amour à la jolie fille effarouchée. Mais comment serait-ce possible ? Comment pourrait-elle surmonter sa répulsion et son effroi ? Cependant, à force de patience, le monstre parvient à faire sa conquête. Il a le mufle laid mais l’âme belle. N’est-ce pas l’essentiel ? Son palais est bien étrange mais il est magnifique aussi, enchanté, au sens propre. Et les somptueux habits qu’il porte ! Qui n’y serait sensible ? Son pourpoint rebrodé d’or, ses gants à crispin, sa haute fraise de dentelle amidonnée... Quelle splendeur ! Ici, l’habit fait le Prince, le Roi peut-être. Il mange bien quelques malheureux cervidés, la nuit, mais c’est qu’il a faim, n’est-ce pas ? Et il ne songe pas un instant à dévorer l’objet de son amour, l’exquise blonde dont les yeux, pourtant, évoquent ceux des biches qu’il croque, dans la culpabilité, parce que sa nature animale l’exige... Déchiré par la schizophrénie il oscille entre l’angélisme et la brutalité du fauve sanguinaire. Belle, qui a compris qu’elle ne risquait rien, se rend donc, à la fin, émue par tant de délicates preuves d’amour. Et là, tout le monde s’y attend bien sûr, le vilain animal se transforme en magnifique jeune homme. Beaucoup plus avenant, en somme ! L’amour donné transforme ceux qui le reçoivent au point de les transfigurer. Ce que nous ne savons pas c’est de qui venait ce sort qui ne lui avait laissé que ses yeux et sa voix pour tenter de séduire l’oiselle. Quelle faute avait-il donc commise, le charmant Prince pour mériter si cruelle punition ? Dans l’ombre trouée par le faisceau de lumière clignotante je regarde à la dérobée le visage serein de Claire, et je me demande si elle va transformer la vieille bête que je suis en prince charmant, ou si elle l’a déjà fait, en secret, sans que je m’en rende compte...

Nous allons dîner, non par faim, mais pour rester ensemble. Dans un restaurant qui propose d’excellentes grillades et qui, surtout, n’est interdit ni aux belles ni aux bêtes. Ce qui explique qu’on nous laisse entrer assez facilement. Je fais l’ours, le lion, un peu à la manière de Jean Marais, m’adressant au personnel avec des grognements inarticulés, me glissant entre les tables avec des grâces pataudes, des accélérations subites et des freinages brutaux, imitant un fauve vif et dangereux. Claire s’amuse et son rire argentin retentit tandis que son petit museau de chat se plisse devant le pavé grillé et saignant qu’un serveur impassible dépose cérémonieusement devant elle...

En repartant, après l’avoir raccompagnée devant chez elle, le hasard me conduit devant le Musée de l’Érotisme, sis boulevard de Clichy. L’endroit me semble un peu glauque mais la vitrine présente un objet exquisément surréaliste, digne du Catalogue des objets introuvables de Carelman. C’est une chaise d’écolière faite de tubes laqués vert et de bois moulé. Sur les pieds avant sont fixés des entraves pour les chevilles de la patiente, sur les pieds arrière (mais plus haut) des bracelets pour les poignets. Le siège est percé d’un large trou et un mécanisme archaïque, mû par une manivelle qui entraîne de superbes engrenages est installé entre les pieds, sous le trou. Par leur intermédiaire une manivelle transmet le mouvement à cinq ou six brosses de peintre en poils de martre qui tournent un peu plus haut que le plan du siège, sur lequel on imagine sans peine les fesses et le sexe offert d'une captive impuissante, aux jambes écartées, et dont le plaisir monterait sans fin sous la caresse, vers un orgasme assurément pictural.
Un artiste habile ne manquerait pas l’occasion d’utiliser les brosses encore humides pour réaliser, tout en subtiles et délicates transparences, la toile la plus secrètement érotique qui se puisse rêver !




[1] Gallimard/Folio
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 12:26 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Jeudi 24 décembre

Ce matin, au réveil, lorsqu’elle m’a dit “je t’aime” dans le coquillage téléphonique qui permet, en de rares occasions, d’entendre l’infini, la musique des sphères, son odeur et son goût sont entrés dans mon nez et dans ma gorge, exactement comme si sa bouche avait été contre la mienne. Dehors une lumière violente tranche à vif un air qui semble cassant comme du cristal.

On dirait que la mer bat la plage, au bout de la rue, et ses pulsations sourdes s’accordent sur les battements de mon sang. De calmes mouettes rieuses, qui n’utilisent pas leurs plumes pour écrire des livres[1], inscrivent dans les airs de sublimes spirales, des dessins qui s’effacent avant même d’être achevés et dont les tracés cabalistiques ne peuvent, ce matin, être autre chose que des appels à l’amour !

C’est Noël tout à l’heure et nous sommes accaparés, l’un comme l’autre, par nos familles. Seul le téléphone, propice aux confidences murmurées nous reliera, sans que nous puissions nous toucher. À midi, je trouve Claire chez le boucher, mère de famille soucieuse de nourrir ses petits ; je lui demande à contretemps si elle sera à moi demain. Elle me répond, sans l’ombre d’une hésitation, revenant dans le temps grâce à son équilibre idéal :

- Oui, je serai à toi physiquement, et pour toujours !

En écho je souffle, émerveillé :

- Pour toujours !








[1] Ici je pense à la magnifique fin de Vive la Sociale de Gérard Mordillat – Le Seuil/Coll. Point.

Sur le Noël, morte saison,
Que les loups se vivent de vent [...]

François Villon, Le Lais, II 
  



CHAPITRE IX



Noël

Nos familles sont éparpillées aujourd’hui, ce Noël-là est pour nous deux et pour personne d’autre. Égoïsme délicieux ! Nous nous retrouvons à midi devant la maison de Claire, sur la butte Montmartre. Emmitouflée dans un manteau de velours de laine noir au col relevé, les épaules couvertes d’une étole bariolée et florale de Kenzo, elle porte un petit paquet sous le bras. “Joyeux Noël”, me dit-elle en montant dans la voiture. À l’intérieur du paquet cadeau une édition rare, tirage limité à trois mille exemplaires du Toi et Moi de Paul Géraldy. Sur Grand Vélin de Creysse, illustré de cinquante lithographies originales de Valadié, réalisé et mis en page par Pierre de Tartas. Une reliure de cuir fauve dans un emboîtage de papier à la cuve et de cuir assorti. Un présent somptueux qui est aussi un message d’une déchirante clarté ! Un instant j’imagine que ce livre est son beau livre. Quelle naïveté et quelle arrogance de ma part ! Je vais découvrir sans tarder qu’elle est bibliophile et qu’elle collectionne depuis plus de vingt ans les éditions rares avec un goût très sûr. Aussi bien pour le choix des textes que pour la qualité des éditions. Elle possède des centaines de livres, des reliures uniques, véritables œuvres d’art réalisées à sa demande par les plus grands spécialistes parisiens avec, parfois, des incrustations d’émaux spécialement créés pour elle !

Proust, Céline, Daudet, Balzac, Flaubert, Stendhal, Colette, Verne, Voltaire, Beaumarchais, Hugo, Prévert, Baudelaire, Radiguet, Poe, Dickens, Shakespeare, Pétrarque, Platon, Aristote, Lucrèce, Miguel de Cervantès Saavedra, Tolstoï, François Villon, Clément Marot... Des éditions illustrées exclusivement, avec des coffrets de suites contenant les tirés à part des lithographies de la collection et, parfois, un original signé et dédicacé. Une bibliothèque idéale. Pas celle de Jorge Luis Borges que j’évoquais récemment, illimitée, composée de tous les livres possibles selon les lois du hasard qu’aucun coup de dé ne saurait abolir, mais plutôt celle dont j’ai toujours rêvé sans être capable de la constituer et qui se matérialise soudain, à l’improviste.

Mon cadeau est bien plus modeste, un simple coffret de huit disques, réédition des introuvables de Samson François dont j’aimerais lui faire partager le charme romantique et excessif (dans Chopin en particulier).

Enfin, après quelques baisers incandescents, inspirés tant par la joie de nous retrouver que par le plaisir enfantin de l’échange des cadeaux, nous mettons l’automobile en marche pour rejoindre mon pays, l’île Saint Louis, bateau fixe ancré sur la Seine et sur lequel j’ai essayé, il y a bien longtemps, mes jambes maladroites de petit homme neuf. Un peu plus grand je n’ai pas résisté à l’envie de tester la vitesse maximale que l’on peut donner à une patinette sur le trottoir lisse d’un quai ombragé. J’ai envie de conduire Claire sur les traces de ce lointain petit garçon qui persiste en moi, de lui faire parcourir en une heure l’immense trajet qui va de lui à moi, et aujourd’hui à nous. Peu de paroles, rien du guide touristique. En la voyant dans ce décor, j’ai soudain l’impression de l’avoir toujours connue, aussi loin que puisse remonter ma mémoire. Je l’ancre dans mon passé et je lui en donne les clefs.
L’air est froid et transparent. Un pâle soleil d’hiver glisse entre les branches dénudées des arbres du quai d’Orléans et la statue de Sainte Geneviève veille sur Paris, superposée à celle de mon souvenir puéril.

Nous décidons, malgré la timidité qui menace de nous paralyser au moment de franchir le pas, après avoir déambulé un long moment sans trouver de restaurant qui nous plaise, de chercher un endroit où abriter notre amour neuf et impatient. Où apaiser une faim plus fondamentale. Claire, drôlement, me dit qu’une bicyclette encombre son entrée. Je l’interroge avec une feinte inquiétude pour savoir si la féroce machine qui lui sert de prétexte interdit réellement toute tentative de pénétration. Son rire transparent me rassure tout à fait !

Maintenant nous sommes chez elle. Le vélo se contourne facilement et nous entrons dans l’univers des livres, des reliures rares, des vélins, des japons... Pourtant ces merveilles ne me distraient pas une seconde de la femme que j’aime et qui, dans un instant m’appartiendra, de son propre aveu. Alors, glissant entre les pages tièdes des livres nous nous blottissons dans une reliure immense dont l’emboîtage de cuir ciré nous protège, tandis que tu es maintenant, au cœur de l’ouvrage, la phrase opalescente, nacrée, qui en donne le sens ; et ton ventre n’est pas autre chose que l’exquise et désirable miniature de l’in-quarto qui nous abrite.

Ta bibliothèque te ressemble, Claire, parfaite et onirique, érudite, forte et fragile... Tu as su me rejoindre très étrangement sur le bateau immobile ; maintenant nous faisons l’amour entre les pages de ce livre qui reste à écrire, parmi tes songes et, basculant dans un espace que ta perfection plastique fait naître, je songe que “déjà le lit s’est refermé sur de plus subtiles amours”.












Quand la neige fond, où va le blanc ?       
        
William Shakespeare   POSTFACE




        
Les ennuis commencent dès qu’on envisage de montrer ce qui n’est qu’un brouillon. Il faut tout reprendre, tout expliquer. Il faut tenter d’éclaircir des ombres opaques. Un peu, mais pas trop. On corrige le texte déjà écrit. Ce mot est-il approprié, celui-ci ne vaudrait-il pas mieux, pour la sonorité ou pour le sens. Et cette phrase, tourne-elle rond, sa signification serre-t-elle de près l’idée qui la fit naître ?  Est-elle utile, indispensable, nécessaire ? Apporte-t-elle quelque chose à l’histoire, fait-elle des résonances, des échos avec tel ou tel autre thème du livre. Faut-il la garder telle quelle, la modifier (et alors comment ?) ou la supprimer sans regret, mais sans oublier de résoudre les problèmes de sens que sa disparition ne peut manquer de faire naître. On glisse, de proche en proche, jusqu’à s’interroger sans raison, sur le bien fondé de l’accent circonflexe sur le i de “naître” et, happé par toujours plus petit, le regard se perdant dans le vague, on découvre que le blanc de la page est composé de couleurs vacillantes, comme la pensée... Il ne reste qu’à se demander si le livre, en totalité, est bien utile, s’il pas à côté de ce que l’on voulait dire, raté, à refaire ? Je l’ai déposé ce matin chez Florence, ce livre. Réussi ou raté, il me ressemble. Vie en pointillés, livre à écrire, toile pas encore peinte, film vierge chargé dans la Panaflex... Le code avait changé, depuis le temps. Il m’a fallu attendre, comme la dernière fois, un peu mal à l’aise. Il y a plusieurs mois qu’elle m’a adressé sa dernière lettre. Je n’ai pas eu de nouvelles et je n’ai pas cherché à en avoir. Elle trouvera tout à l’heure, ou un prochain jour, dans ce petit volume, ma laborieuse réponse. Elle découvrira ce que je ne lui avais pas dit lorsque j’espérais m’approprier un peu de sa jeunesse. Elle saura aussi comment je lui ai échappé, ou, au contraire comment j’ai sombré dans l’illusion mortifère que son image me tendait.Sur la page de garde j’ai écrit, avec emphase et brièveté : Adieu !

Et j’ai signé.


Se débarrassera-t-elle de cet opuscule dans lequel elle joue le rôle titre - qui n’est guère valorisant - après l’avoir parcouru en diagonale avec mauvaise humeur et jeté avec les épluchures de pommes de terre et les spaghettis froids qui étaient trop salés. À moins qu’elle ne le garde avec nostalgie, ce portrait qui lui ressemble tant, cette peinture de sa jeunesse idéalisée, entre Bourbon-Busset et Jules Roy ou, peut-être, entre le Nouveau Testament et le Petit Prince.

Alors, sur le mur, à côté de la bibliothèque, il y aurait sans doute, piquée comme un papillon, une aquarelle réalisée de mémoire. Un portrait jaunissant de l’auteur du petit livre, au temps où il jouait un rôle dans la vie de la lectrice.







Paris, octobre 1998 – novembre 1999       

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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 12:55 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant


Bon ! C'est fini pour celui-là... Je le relisais en même temps que je vous l'offrais !

Pas mal, un peu trop "érudit" peut-être mais je ne sais pas tellement faire autrement : je suis comme ça dans la vie, mes références viennent de la littérature, de la peinture, de la musique, du cinéma... Mon "réel" est composé de tout cela, comme un kaléidoscope de sens et de niveaux...

C'est ma méthode de décryptage du monde, ma façon de donner un sens à la réalité en y appliquant une grille de décodage qui me correspond !

Décode pas, Bunny !

Ben ! Si, je décode toujours !

Ce qui est dur c'est que j'ai deux autres romans... inachevés !

Ce qui est doux c'est que je vais m'y remettre, pour vous et pour moi, les terminer et peut-être les réussir...

Vous voyez, je vous dois beaucoup, votre attention et votre amitié me donne le courage de retourner à l'établi (l'écriture est un artisanat)

Merci de votre présence et de votre indulgence !

***
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 17:16 (2007)    Sujet du message: La Conquête de Florence Répondre en citant

Merci pour ta confiance et ton envie de partager avec nous ton oeuvre.
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Ne fais jamais rien contre ta conscience, même si l'État te le demande.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 02:21 (2016)    Sujet du message: La Conquête de Florence

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